— Quelle agréable surprise, après tant d’années ! Je croyais que tu avais oublié tout ce que j’ai fait pour toi et que tu étais aussi ingrat que mon fils. Je suis d’autant plus heureuse de te voir que tu es le seul chevalier romain à être venu dire au revoir à une pauvre exilée.
— Oui, j’ai peut-être négligé notre amitié, concédai-je, au désespoir. Mais nous n’avons pas de temps à perdre en bavardages inutiles. Tu dois arracher Poppée des griffes avides de Néron et la prendre sous ta protection. Ton fils ne déshonore pas seulement l’innocente Poppée, il se couvre d’infamie aux yeux de tout Rome.
Agrippine me dévisagea en secouant la tête.
— J’ai fait tout ce que j’ai pu, lança-t-elle d’une voix cassante. J’ai même pleuré et blasphémé pour arracher mon fils des mains de cette intrigante débauchée. En remerciement, j’ai reçu l’ordre de quitter Rome. Poppée est parvenue à ses fins, elle s’agrippe à Néron comme une sangsue.
Je voulus démentir, la persuader que Poppée désirait seulement que Néron la laissât en paix, mais Agrippine ricana amèrement. Elle n’attendait rien de bon d’une femme.
— Cette catin lui a tourné la tête à force de débauches, reprit-elle. Néron était déjà travaillé de mauvais penchants, en dépit de tous mes efforts pour le tenir à l’écart des influences malsaines. Mais j’ai commencé à écrire mes mémoires, je les compléterai à Antium. J’ai tout sacrifié à mon fils, j’ai même commis des crimes que lui seul peut absoudre. On peut bien le dire désormais, puisque tout un chacun les connaît.
Une étrange lueur passa dans ses yeux et elle leva la main comme pour se protéger d’un coup. Puis, baissant les yeux sur Octavie, elle lui caressa la joue.
— Je vois l’ombre de la mort sur ton visage, lui dit-elle. Tes joues sont froides comme glace. Mais ces ombres se dissiperaient si Néron se remettait de sa folie. Même l’empereur ne peut défier la volonté du sénat et du peuple. Personne ne peut plus faire confiance à Néron. C’est un effroyable hypocrite, un comédien né.
Comme mon regard se posait sur Antonia, belle encore en dépit de sa pâleur, un spectre du passé me traversa l’esprit, pour mon plus grand déplaisir : je songeai à sa demi-sœur Claudia, qui avait traîné dans la boue mon amour pour elle. Je suppose que les folles accusations d’Agrippine contre Poppée m’avaient troublé l’esprit, car la question me vint aux lèvres sans que j’y prisse garde :
— À propos de mémoires, te souviens-tu de Claudia ? Comment va-t-elle ? S’est-elle amendée ?
Je crois que si sa fureur ne lui avait pas fait perdre tout bon sens, Agrippine aurait ignoré ma question.
— Demande au bordel de la marine, à Misenum, répliqua-t-elle avec une joie mauvaise. Je t’avais promis de faire enfermer Claudia dans une maison où l’on compléterait son éducation. Un bordel est un établissement parfaitement approprié pour une bâtarde.
Elle me fixait de son regard de Méduse.
— Tu es bien le benêt le plus crédule que j’aie jamais rencontré ! Quand je te parlais, tu ouvrais la bouche toute grande comme pour mieux gober toutes les fausses preuves de sa soi-disant débauche. Mais la vérité, en ce qui la concerne, c’est qu’elle avait suffisamment fauté en ayant une liaison avec un chevalier romain. Si j’avais su quel ingrat tu deviendrais, je ne me serais jamais donné tant de mal pour l’empêcher d’attirer le malheur sur ta tête.
Antonia éclata de rire.
— Tu l’as vraiment envoyée dans un bordel ? interrogea-t-elle. Je me demandais pourquoi elle avait tout à coup cessé de me harceler pour que je la reconnaisse comme ma sœur. Les narines frémissantes, elle caressa sa douce gorge comme pour en chasser un insecte invisible et il y eut en cet instant une étrange et délicate beauté dans sa frêle silhouette.
Le coup me coupa le souffle. Incapable d’articuler un son, horrifié, je contemplais ces deux femmes monstrueuses. Soudain, la clarté se fit et mon esprit embrassa d’un coup tout ce qu’il s’était jusque-là refusé à voir. Je crus enfin toutes les horreurs que j’avais entendu raconter sur le compte d’Agrippine depuis des années.
Je compris aussi que Poppée avait grossièrement abusé de mon amitié pour parvenir à ses fins. Ces pensées affluèrent en un instant, comme une révélation. Ce fut comme si, dans ce court moment, je vieillissais de plusieurs années et que mon cœur se durcissait en même temps. Peut-être, sans le savoir, attendais-je depuis longtemps ce changement ? Autour de moi, les barreaux de la cage craquaient et je me retrouvais à l’air libre, en homme libre.
La plus grande stupidité de ma vie avait été de parler de Claudia à Agrippine. Il me fallait la réparer, d’une façon ou d’une autre. Il me fallait commencer ma vie à nouveau depuis ce jour vieux de plusieurs années, où Agrippine avait instillé dans mon esprit le poison de la défiance envers Claudia et détruit mon amour pour elle.
Ayant décidé d’agir avec précaution, je me rendis à Misenum sous le prétexte d’examiner la possibilité d’y faire venir des animaux d’Afrique par les navires de guerre. Le commandant de la flotte, Anicetus, ancien barbier, avait fait office de précepteur de Néron dans les premières années de l’adolescence au futur empereur. Mais la marine était une activité fort éloignée de la cour et nul chevalier romain ne désirait y servir. Aujourd’hui le commandant de la flotte, Pline, naturaliste auteur d’un certain nombre d’ouvrages de référence, emploie ses navires et ses marins à collecter des plantes rares et des cailloux dans les contrées lointaines. Sans nul doute, les navires de guerre pourraient servir à de pires usages et les marins, en circulant dans le monde entier, enrichissent les Barbares du sang de la louve.
Anicetus me reçut avec respect, car j’étais de noble naissance, chevalier et fils de sénateur. Les clients de mon père trafiquaient beaucoup avec les arsenaux maritimes et Anicetus recevait d’eux de solides pots-de-vin. Nous vidâmes quelques coupes et après s’être vanté de son éducation grecque, de sa collection de fresques et d’objets d’art, l’ivresse le gagnant, il se mit à me débiter des histoires obscènes qui révélaient ses propres dépravations.
— Chacun son vice, dit-il. C’est tout à fait naturel, il n’y a nulle honte à avoir. La chasteté n’est qu’une forme d’hypocrisie. J’ai implanté cette vérité dans la tête de Néron il y a fort longtemps. Je ne hais personne comme ces gens qui se prétendent vertueux. Comment les aimes-tu ? Minces ou plantureuses ? Belles ou disgracieuses ? À moins que tu ne préfères les garçons ? Je peux te procurer des petites filles ou des vieilles femmes, une acrobate ou une vierge intacte. Te plairait-il d’assister à quelque flagellation ? À moins que toi-même tu n’aimes être fouetté ? Oui, nous pouvons célébrer un mystère dionysiaque conforme au rituel, si tel est ton penchant. Un mot, un signe de toi et je ferai en sorte de satisfaire tes désirs les plus secrets, par simple amitié pour toi. Nous sommes à Misenum, comme tu le sais, et donc point trop éloignés de Baiae, de Puteoli et de Naples où règnent les vices alexandrins. De Capri, nous avons hérité l’ingéniosité dont le divin Tibère fit preuve en la matière et Pompéi nous offre ses merveilleux bordels. Veux-tu que nous y allions en quelques coups de rame ?
J’hésitai un instant puis, comme si la franchise de mon interlocuteur avait eu raison de ma pudeur, me lançai :
— J’ai toujours trouvé un charme piquant à ces nuits où ton élève doué nous entraînait, déguisés, dans les bas-fonds de Subure. Je ne crois pas avoir jamais connu de plaisir comparable à ceux que j’ai goûtés dans les plus misérables bordels d’esclaves. Comprends-tu cela ? Il advient parfois qu’on se lasse des friandises les plus délicates et qu’on se régale de pain grossier et d’huile rance. Mes inclinations sont à l’inverse des tiennes. J’y avais renoncé depuis mon mariage mais ce soir, j’éprouve un ardent désir de connaître ces bordels de la marine dont on m’a vanté l’organisation.