Pas de tableaux, ou tellement enfoncés dans l’ombre qu’on ne les distinguait pas. Des sculptures, droites, hiératiques, aussi raides que les colonnes qui soutenaient la voûte. Tout l’espace était plaqué de structures métalliques, façon tour Eiffel, qui révélaient la véritable époque de construction de l’église : fin XIXe, début XXe. Les lustres avaient également un côté Belle Epoque. Des boules réunies en grappes, dont les pieds courbes évoquaient les lampadaires fonctionnant jadis au gaz.
— Putain. C’est la merde.
Un colosse venait à leur rencontre. Il avait des sourcils charbonneux et portait un Bombers couleur vert luisant. Volokine devina : Éric Vernoux, le chef de groupe de l’enquête.
L’autre le repéra en retour. Il demanda à Kasdan :
— Qui c’est ?
— Cédric Volokine. BPM. (L’Arménien se tourna vers le Russe.) Éric Vernoux, Ie DPJ.
Volokine tendit la main. L’autre ne daigna pas la saisir. Il murmura à Kasdan :
— Si c’est encore une de vos combines…
— J’ai besoin de lui, assura Kasdan. Fais-moi confiance.
Volokine lança son regard jusqu’au bout de l’allée. Les cosmonautes de l’Identité judiciaire s’agitaient sur les marches qui menaient à l’autel. Les flashes claquaient, en rajoutant encore dans la blancheur. Au-dessus, un baldaquin trônait. Une sorte de catafalque d’au moins dix mètres de haut, fermé par un rideau couleur de cuivre bruni, frappé de motifs brillants. Cette seule teinte rappelait une activité industrielle, une énergie sombre, qui avait à voir avec les structures en zinc et en plomb de l’église. Ce mort avait vraiment choisi son lieu…
— Suivez-moi, ordonna Vernoux.
Il écarta les flics en uniforme. Dans la flaque blanche, au pied de l’autel, juste devant la première rangée de chaises, un homme nu était étendu, le buste posé sur les marches montant vers l’estrade. Ses jambes étaient serrées, un bras baissé, un bras levé. « Une position de martyr », pensa le Russe.
Le corps brillait sous les projecteurs. Sa crudité était indécente et, en même temps, cette peau obscène, exhibée, avait un caractère irréel. La chair semblait se nourrir de lumière et se dématérialiser à son contact. Volokine songea à une sculpture de marbre blanc, luminescente, genre la Pietà de Michel-Ange. Une sculpture qui n’avait rien à faire dans cette église de lave et de plomb.
— Vous savez qui c’est ? demanda Kasdan.
— Un des prêtres de la paroisse. Le père Olivier. On a trouvé ses vêtements un peu plus loin. Il a été déshabillé et mutilé post mortem.
Pas besoin d’être légiste pour repérer les blessures. Les deux orbites pleuraient des larmes de sang. Sa bouche, pâteuse d’hémoglobine, exhibait une plaie béante, s’étirant des commissures des lèvres jusqu’aux oreilles. La victime tenait ses deux poings serrés. Si on suivait la logique du tueur, il était facile de deviner ce que ses doigts cachaient. Dans la main droite, la langue. Dans la main gauche, les yeux. Ou inversement.
— Il a dû être tué dans l’après-midi, commenta Vernoux. On n’a pas le moindre témoin. Faut le faire. Un tel carnage dans une église, et personne n’a rien vu. Apparemment, y a jamais personne ici dans la journée.
Volokine et Kasdan s’avancèrent vers le corps. Vernoux tendit son bras :
— Stop. Vous allez marcher sur le principal.
Les deux flics se figèrent. A leurs pieds, sur le parquet noir, une inscription se déployait en reliefs croûtes de sang : CONTRE TOI, ET TOI SEUL, J’AI PÉCHÉ, CE QUI EST MAL À TES YEUX, JE L’AI FAIT.
La phrase, en arc-de-cercle, était tournée vers la nef, à l’attention des fidèles qui arriveraient plus tard. Volokine réprima un frisson. C’était la même écriture que chez Naseer. Ronde. Régulière. Naïve. Une écriture d’enfant.
— C’est une série…, marmonnait Vernoux à l’arrière. Une putain de série…
Kasdan se retourna et lui demanda :
— Où tu en es ?
— Nulle part. Mais il y a pire.
Volokine s’approcha. Il voulait entendre ce qui pouvait être « pire ».
— J’ai reçu des appels, murmura Vernoux. Des pressions.
— Qui ?
— La DST. Les RG. Ils disent que cette affaire les concerne. Ils ont déjà fait une perquise chez Goetz.
Kasdan lança un regard d’intelligence à Volokine : les micros.
— Ils vont me retirer l’enquête, poursuivit Vernoux d’un ton de rage froide. Et putain, je sais même pas pourquoi. En tout cas, j’avais raison depuis le départ : y a quelque chose de politique là-dessous.
— Ça ressemble plutôt à des meurtres rituels, non ? Vernoux lança un coup d’œil à Volokine qui venait de parler.
Il se passa la main sur le visage et s’adressa à Kasdan :
— C’est ça qu’est dingue. C’est un tueur en série et, en même temps, c’est politique. J’en suis sûr !
— Qu’est-ce qu’on sait sur le prêtre ? reprit l’Arménien.
— Rien, pour l’instant. On commence tout juste l’enquête de proximité.
Volokine repéra un petit homme aux cheveux gris et à la peau de bronze, roulé comme un cigare dans son imper. Il tenait un cartable sous son bras. Une espèce de lieutenant Colombo qui avait l’air parfaitement à l’aise dans cette boucherie. Le légiste, à tous les coups.
Kasdan abandonna Vernoux pour aller lui parler. Volokine resta seul. Il revint au décor. Ce site avait son importance. Un lieu de purification, de pardon. Ce meurtre coïncidait avec une nouvelle rédemption.
Tout naturellement, son regard se leva et se posa sur la grande croix de cuivre rouge qui trônait au milieu de l’autel. Elle lançait des éclats de miel dans la lumière. Toute la scène était un tableau. Le corps nu répondait à cette croix en une composition verticale, le tout rappelant les toiles tourmentées du Greco.
Volokine rejoignit Kasdan qui parlait avec Colombo. Il arriva pour entendre le toubib dire :
— La même chanson que les deux autres fois.
— Il a été tué par les tympans ?
— Je pense, oui.
Le médecin parlait avec un accent espagnol, un genre de roucoulade d’opérette, plutôt marrante, mais Kasdan ne souriait pas.
— Et les mutilations ?
— Le tueur n’a pas coupé la langue, comme pour l’Indien. Il a arraché les yeux. Toujours post mortem. Comme tu l’as sans doute deviné, les deux organes sont dans l’une et l’autre main. Il faut ajouter aussi le « sourire tunisien », qui m’a l’air d’être seulement là pour l’ambiance.
— L’ambiance ?
— Pour ajouter à la terreur de l’ensemble, ouais. Plutôt réussi, non ?
Volokine lança un regard vers la victime et se força à scruter la plaie atroce du visage. Ce rire noir, ouvert d’une oreille à l’autre. Il n’avait pas osé en parler à Kasdan — trop fou pour lui — mais il sentait aussi derrière cette mutilation quelque chose d’enfantin, de clownesque, dans une version d’épouvante.
— Sur les mutilations, reprit Kasdan, qu’est-ce que tu peux me dire ? C’est le boulot d’un pro ?
— Pas du tout. Du brutal. Du sauvage. Et du vite fait. Le meurtrier ne cherche pas à faire dans la dentelle. Il veut simplement arracher ce qui a un lien avec la citation sanglante. « Ce qui est mal à tes yeux, je l’ai fait. »