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— C’est tout ?

— Non. J’ai une bonne nouvelle pour toi. A priori, l’opération de « métallisation » a donné quelque chose pour la victime précédente.

— Dans les oreilles ?

— Non. Dans la bouche. L’ablation de la langue a produit des particules. Du métal. Actuellement en analyse. J’aurai les résultats ce soir. Au plus tard demain matin.

— Super. Tu me fais signe ?

— Bien sûr, mon canard. Mais il faudra que tu reviennes me nourrir le soir…

Kasdan afficha enfin un sourire :

— Tu y prends goût, mon salaud ! T’en fais pas, je reviendrai avec mes crêpes. Appelle-moi dès que t’as fini l’autopsie.

L’Arménien se dirigea vers les techniciens de l’Identité judiciaire, à droite de l’autel. Le Russe lui emboîta le pas. Kasdan se mouvait ici comme un requin dans les eaux profondes de l’océan. Il s’adressa à l’un des techniciens de l’IJ. Le gars avait abaissé sa capuche et affichait une longue tête en pain de sel.

Quand Volo parvint à leur hauteur, il disait :

— On pourrait penser à des échantillons du parquet mais ce n’est pas le cas. Pour moi, c’est la même essence que la première fois.

— Et sur la scène de crime de l’Indien, boulevard Malesherbes, tu en as trouvé aussi ?

— Dans le couloir, ouais.

— Le même bois ?

— Je te dirai ça dans quelques heures.

Le technicien tenait sa paume ouverte. Il portait des gants de latex. On discernait, au fond des plis verdâtres, des esquilles de bois brun. Il ajouta :

— Je crois qu’une sacrée surprise nous attend de ce côté-là.

— Pourquoi ?

— Je t’appelle.

Le cosmonaute rejoignit ses collègues, qui s’agitaient sous les flashes. À chaque giclée de lumière, ces spectres blancs semblaient passer du positif au négatif. Devenir tout noirs, pour aussitôt réintégrer leur clarté. Dans ce lieu sacré, leur métamorphose furtive prenait une résonance miraculeuse. Des éclairs de sainteté qui voltigeaient au fond d’un lieu de ténèbres.

— Viens. On se casse.

En bon toutou, Volokine suivit son maître. A l’intérieur de lui-même, le Russe souriait. Parce que lui, et lui seul, possédait la seule information valable sur cette scène de crime.

Ils franchirent le portail, rehaussé de médaillons de lave. Sur le parvis, la foule grandissante était contenue par les plantons. Dans leurs rangs, pointaient des caméras aux logos familiers. TF 1, I-TÉLÉ, LCI, FRANCE 2… Des gars portaient aussi en bandoulière des magnétophones aux couleurs de radios majeures : RTL, EUROPE 1, NRJ.

La meute était donc sur le coup. Enfin. Les journalistes tentaient de franchir le cordon de sécurité, appelant à la « liberté de la presse » et au « droit de savoir ».

Volokine se sentait étrangement léger, furtif, sans entrave.

La grande parade des médias commençait.

Mais personne ne savait encore que les vrais enquêteurs de cette affaire étaient deux tricards anonymes.

30

— Au cas où vous l’auriez pas deviné, l’inscription provient aussi du psaume 51. Du Miserere.

Kasdan ne répondit pas. Il se fit seulement la réflexion qu’il n’avait même pas pris la peine, la veille, de lire le texte complet de ce psaume. Bon Dieu, il vieillissait. Il vieillissait et ils en étaient au point zéro.

— Ce texte est au centre de tout.

— Sans blague ? fit l’Arménien avec mauvaise humeur.

Il but une gorgée de café. Dégueulasse. Pour faire le point, ils s’étaient choisi un café-brasserie de la rue La Boétie. Les appliques lumineuses lui rappelaient les globes de Saint-Augustin. Il régnait ici le même relent de cabaret bizarre, sauf que ce troquet était en pleine lumière. Un éclat renforcé par la nuit orageuse qui régnait dehors.

Volokine se pencha vers lui. Il faisait tourner sa canette de Coca Zéro entre ses deux paumes. Kasdan commençait à s’habituer à ses sautes d’humeur. Le gamin faisait de l’auto-allumage. Sans doute un effet du manque. A moins qu’il ne prenne quelque chose en douce…

— Je peux vous parler un peu du psaume ?

— Pas de problème. Tu m’as l’air en forme.

— La plupart des prières du Livre des Louanges sont censées avoir été écrites par le roi David en personne. David, le Roi-Prophète. Le Roi-Poète…

— Et alors ?

— Alors, David est la figure incarnée de la faute et du pardon.

— Pourquoi ?

— Un peu d’histoire biblique vous fera pas de mal. Un jour, David aperçoit une femme qui se baigne. C’est la femme d’Urie le Hittite. Il la désire. Il la courtise. Seul problème : elle a un mari. Vous voyez qu’on n’a rien inventé depuis 3 000 ans. Mais David est un roi, un être de puissance. Il convoque Joab, le chef de ses armées, et lui ordonne : « Place Urie en première ligne, au plus fort de la bataille, puis recule derrière lui : qu’il soit frappé et qu’il meure… » Le péché de David est donc double : adultère et meurtre. D’ailleurs, son destin était écrit.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il est rouquin. David est le roi rouge. Celui qui a du sang sur les mains. Sur la peau. Il est marqué à la naissance.

— Comment l’histoire se finit ?

— David implore Son pardon au Seigneur et obtient sa libération. Il sera de nouveau « blanc comme la neige », dit le Miserere.

— Merci pour la leçon. Où veux-tu en venir ?

— Toujours au même truc. Ces extraits du Miserere englobent à la fois la faute et le pardon. Les tueurs sacrifient ces pécheurs pour les châtier. Mais aussi pour les sauver. C’est pour cette raison que, symboliquement, ils les mutilent.

— Depuis le départ, on n’a pas le début d’une preuve que nos victimes soient coupables.

Volokine s’envoya une rasade de Coca Zéro. Sa voix pétilla de la gorgée glacée :

— Pour les deux premières victimes, je suis d’accord. Mais pour le mort d’aujourd’hui, c’est différent. Je connais la faute du père Olivier.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Dans le civil, le mec s’appelle Alain Manoury. Je l’ai tout de suite remis. Bien connu de nos services, comme on dit. A la BPM, je veux dire.

— Pour quel motif ?

— Pédophilie. Exhibition, attouchement, agression et tout le reste. Mis en examen en 2000 et 2003. Manoury était preste à sortir quéquette. Mais il y a eu des magouilles internes. Sous l’influence de l’archevêché, les parents ont retiré leurs plaintes.

Manoury n’a même pas perdu son poste. La preuve : sa présence à Saint-Augustin aujourd’hui. Une chose est sûre : le père Olivier est bien un pécheur.

Kasdan était bluffé. Le Russe avait décidément plus d’un tour dans son sac.

— Le châtiment, enchaîna Volokine. C’est la clé des meurtres. Un châtiment qui fusionne avec les paroles de la prière. La première inscription était : « Délivre-moi du sang, Dieu de mon Salut, et ma langue proclamera Ta justice. » Le tueur a coupé la langue de Naseer. La deuxième était : « Contre toi, et toi seul, j’ai péché, ce qui est mal à tes yeux, je l’ai fait. » Le tueur prélève les yeux du prêtre. Ces mutilations sont des actes sacrificiels. Ils donnent corps aux paroles du Miserere. Ils incarnent la prière. Pour renforcer le pouvoir de pardon des mots…

Kasdan se sentait épuisé. Il fit signe au garçon de café. Il voulait payer. Se casser. Ne plus entendre toutes ces conneries. Mais Volokine reprit — un vrai moulin à paroles :