— Je vais vous dire ce qui cloche dans cette affaire. On nage parce que tout est vrai. En même temps. Les éléments s’accumulent. Rien ne se dément jamais. Impossible d’écarter une piste.
Kasdan tendit un billet au serveur. Volokine était lancé :
— Vous croyez à la piste politique ? Vous avez raison. Goetz est mort parce qu’il possédait des informations sur ses bourreaux chiliens. Première vérité. Il était sur écoute parce que son témoignage concerne aussi le gouvernement français. Deuxième vérité. Par ailleurs, Goetz n’était pas clair. Même s’il n’était pas pédophile, il a commis une faute qui concerne des enfants, j’en suis sûr. Troisième vérité. Donc, les auteurs de ces meurtres, des enfants, vengent ces actes coupables. Quatrième vérité. D’autre part, vous pensez à un tueur en série. D’une manière ou d’une autre, vous avez raison. Les enfants de cette histoire sont détraqués. En proie à une vraie folie. Vous imaginez que le signal de leur pulsion criminelle est la musique ? Là encore, je suis sûr que vous voyez juste. Plus largement, je suis certain que ces meurtres sont liés à la voix humaine. A la voix des enfants. Enfin, derrière tout ça, il y a quelque chose d’autre. Une menace. Celui que Goetz appelait « El Ogro ». Voilà notre problème, Kasdan : tout est vrai. On ne doit pas procéder, comme d’habitude, par élimination mais plutôt par accumulation. On doit trouver une vérité qui fera cohabiter tous ces faits.
L’Arménien restait muet. Il se leva et attrapa son téléphone portable, vérifiant machinalement ses messages. Il avait éteint son cellulaire en pénétrant dans l’église et avait oublié de le rallumer. Il venait de recevoir un appel de Puyferrat, de 1TJ.
D’une seule pression, il rappela le technicien.
— Viens me rejoindre, fit l’autre dès qu’il reconnut la voix.
— Où ?
— Au Jardin des Plantes. La serre botanique. Entre par la grille de la rue Buffon. Elle sera ouverte.
— Pourquoi ?
— Viens. Tu le regretteras pas.
31
Rue Buffon, 18 h. Kasdan se parqua à cheval sur le trottoir minuscule, le — long de la rue la plus droite de Paris. L’orage avait éclaté. La pluie tombait si dense, si dru, que les ténèbres disparaissaient derrière le voile liquide. Des rayures de nuit affleuraient à peine le lac argenté, sur lequel flottaient les réverbères comme des bouées luminescentes.
Ils coururent sous la flotte, ne voyant pas à trois mètres. Ils ouvrirent la grille du jardin. Coururent encore en direction du bâtiment de verre. La serre brillait dans la nuit à la manière d’un iceberg sur une mer noire. Avec difficulté — les gouttes tombaient avec la violence de coups de matraque —, ils trouvèrent l’entrée principale. Kasdan songeait aux animaux du Jardin des Plantes qui devaient se prendre la saucée avec résignation. Des loups. Des vautours. Des fauves.
On leur ouvrit. Puyferrats, visage étroit, cheveux noirs de Cheyenne. Kasdan, qui s’était enveloppé la tête dans son treillis, laissa retomber sa veste sur ses épaules. Il maugréa :
— T’as intérêt à m’expliquer ce bordel.
Le technicien de l’Identité judiciaire sourit. Il avait des lèvres fines, pincées, faites pour fumer la pipe.
— T’en fais pas, ma poule.
Il fronça les sourcils en découvrant Volokine. Cette fois, Kasdan fit les présentations :
— Cédric Volokine. BPM. Puyferrat. IJ.
Les deux hommes se serrèrent la main. Kasdan observait déjà l’empire qui les attendait sous la verrière. Une jungle foisonnante, crachant du vert et du blanc, en vapeur. Les troncs, énormes, étaient presque invisibles derrière le treillis des feuillages. On apercevait seulement leur écorce velue, leurs corps prisonniers des lianes. Un enchevêtrement indicible, étouffant, organique, qui respirait lentement sous la gigantesque cloche de verre.
Puyferrat prit un sentier dallé dans cette forêt artificielle. Les deux partenaires le suivirent. On n’entendait que le frôlement de leurs vestes contre les feuilles et le martèlement de la pluie sur le dôme. Kasdan ressentait une nouvelle immersion. Il y avait eu l’eau. Il y avait maintenant le corps de l’eau — les bras de feuilles, les torses d’écorce, les pieds de terre… Sans un mot, les enquêteurs marchaient, faisant l’impasse sur les aberrations de l’instant. L’heure de la visite. L’absence de tout personnel du musée.
Ils parvinrent dans une sorte de clairière, où les arbres et les plantes daignaient s’écarter. Une femme les attendait. Petite, épaules tombantes, elle était enveloppée dans un ciré dont les manches mangeaient ses mains. Visage long, pâle, cerné par des cheveux noirs qui formaient une capuche. Il y avait quelque chose chez elle d’oriental. Peut-être ses longs sourcils noirs. Ou les cernes sous ses yeux sombres, liquides, pleins de langueur.
— Je vous présente Avishân Khajameyi.
Kasdan lui serra la main — il ruisselait de l’averse et de l’humidité des plantes. Volokine fit un signe de tête, en retrait.
— Bonsoir. Vous êtes botaniste ?
— Pas du tout. Professeur d’araméen. Et aussi spécialiste en histoire biblique.
L’Arménien lança un regard à Puyferrat.
— Le botaniste du musée n’a pas pu nous rejoindre. Mais il m’a autorisé à venir ici pour te montrer ça.
Le technicien se tourna et désigna un arbre gris, dont les branches exhibaient des épines inextricables — un foisonnement meurtrier qui rappelait celui des feuillages des autres essences de la serre, mais en version sèche et cruelle.
— L’acacia seyal. Et encore, une espèce particulière de la famille.
— C’est quoi ?
— Le bois dont on a retrouvé les particules sur le balcon de Saint-Jean-Baptiste et dans le couloir des chambres de bonne, chez Naseer. Pour être précis, ce que j’avais pris pour des esquilles étaient des épines. Il ne s’agit pas d’un bois ordinaire. Pas du tout. Quand j’ai eu les résultats du labo, j’ai appelé le Jardin des Plantes. C’est comme ça que j’ai appris que cet acacia ne pousse que dans les zones semi-arides d’Orient. Plus particulièrement dans le désert du Néguev et dans le Sinaï, en Israël.
— Ça ne pousse pas en Europe ?
— Que dalle. Cet acacia a besoin de chaleur, de soleil, et de souffle mystique…
— Pourquoi mystique ?
La femme reprit la parole :
— Cette essence est très présente dans la Bible. Mais surtout, il pourrait s’agir du bois dans lequel on a fabriqué la couronne d’épines du Christ. Les légionnaires auraient utilisé des branches de cet arbre pour « couronner » Jésus et se moquer de lui.
La professeur parlait avec un accent iranien aux inflexions indolentes, aux vertus hypnotiques. Kasdan songea au serpent Kaa, dans Le Livre de la jungle.
— En réalité, continua l’experte, on ne connaît pas le matériau exact de la couronne du Christ. Il y a plusieurs écoles. Certains hésitent entre le Paliurus Spina-Christi, le Sarcopoterium Spino-sum, le Zizyphus Spina-Christi, le Rhamnus catharticus. Et aussi l’Euphorbia Milii Splendens, surnommé justement « l’épine du Christ ». Mais pour ce dernier, il s’agit d’un contresens : on appelle ainsi cet arbre à cause de ses épines et de ses fleurs rouges qui figurent les taches de sang. En réalité, il n’était pas connu en Palestine à cette époque. Non, pour moi, c’est bien l’acacia seyal qui a été utilisé. En hébreu, on utilise toujours le pluriel « shittim », à cause des épines qui s’enchevêtrent…