Выбрать главу

Les indications de Régis Mazoyer étaient limpides. Suivre la sortie « Port de Gennevilliers » puis se repérer par rapport à une haute cheminée qu’on ne pouvait pas perdre de vue. L’atelier de mécanique jouxtait le parvis d’un ensemble d’immeubles, la cité Calder, elle-même située au pied de la cheminée.

Il n’était pas question de GPS dans la voiture de Kasdan. Il n’était même question d’aucune technologie récente. En quelques gestes, le Russe avait retrouvé des vieux réflexes — ceux des bagnoles datant des années 80. Sensibilité du levier de vitesse. Ronronnement du moteur. Odeur de cuir et de graisse de l’habitacle. Il éprouvait une espèce d’affection pour cette vieille guimbarde bourrée de sensations. Cette carcasse ressemblait à Kasdan lui-même…

Port de Gennevilliers. Il quitta l’autoroute. Plongea dans la banlieue. Paysage troublant à force de laideur. Succession infinie de cités et d’usines. Blocs aux teintes de métal et de boue. Un univers jailli de la terre, qui en conservait les scories et racontait, par ses tons monocordes, la genèse des roches, des métaux. Parfois, çà et là, quelques petites plaies saignaient. Façades en briques. Panneaux aux lettres rouges, CASINO, SHOPPI. Puis le grand gris reprenait ses droits.

Il trouva la rue des Fontaines. Une de ces artères commerçantes qui poussent au pied des cités, alignant boutiques et troquets en rangs serrés. Le parvis et ses immeubles surplombaient cette rue, la faisant ressembler à une douve de vie sous une forteresse de béton. Volokine repéra une boulangerie qui ouvrait à peine — il était 7 h — et choisit de nouveaux croissants. Il avait déjà bouffé ceux qu’il avait achetés à Paris.

Il longea la rue et découvrit le garage de Mazoyer. En réalité plusieurs boxes aménagés en atelier. Le mécanicien n’avait pas levé son rideau de fer mais de la lumière filtrait sur le pas de la porte.

Volokine se gara et frappa contre la paroi métallique. Il était propre et rasé. Avant de quitter Paris, il avait fait l’ouverture d’un bains-douches public. Un lieu utilisé par les clodos qui voulaient sauver les apparences.

Valait-il mieux que ça ? Une chose était sûre : pas question de retourner dans sa piaule, rue Amelot. Trop de souvenirs, trop d’hallucinations l’attendaient là-bas. Les ombres chinoises de ses vieux shoots étaient encore incrustées sur les murs, façon théâtre balinais. Autant d’invites à repiquer au poison…

Il frappa encore. Sous la douche, il avait surtout voulu se laver de son cauchemar. L’hallucination qui l’avait surpris dans l’église. S’était-il endormi ? Avait-il rêvé ?

Enfin, le rideau de fer se leva.

Régis Mazoyer mesurait un mètre quatre-vingt-dix et portait un bleu de chauffe, ouvert sur une laine polaire. C’était un gaillard aux épaules larges et aux cheveux noirs et bouclés, qui luisaient comme de la soie. En guise de salut, il offrit un sourire immense, qui lui remontait jusqu’aux oreilles et respirait une jeunesse intacte, vibrante, qui vous fouettait comme un jet d’eau froide.

— Vous avez amené les croissants ? Cool. Entrez. J’ai du café. Volokine passa sous le rideau à demi levé et découvrit un garage à l’ancienne. Une fosse centrale, des pneus, des outils, et des modèles de voitures d’un autre temps, comme destinés à des lilliputiens. Fiat 500, Mini Rover, Austin…

— Il n’y a que ça qui marche, lança Mazoyer à travers l’atelier. Les Parisiens adorent les modèles réduits. Ils en sont dingues !

Le garagiste nettoyait ses mains au fond d’un seau de sable. La meilleure méthode pour ôter la graisse. Volokine s’en souvenait : c’était le truc qu’il utilisait quand il retapait lui-même des bagnoles volées, avec ses collègues dealers.

La machine à café crépitait, posée sur l’établi, entre clés de douze et tournevis. Le parfum de l’arabica se mêlait aux odeurs d’huile et d’essence.

Mazoyer marcha vers lui, se frottant encore les mains :

— Depuis votre appel, j’ai réfléchi. Toute cette époque m’est revenue… Mon heure de gloire ! J’étais un des solistes de la chorale, vous savez ? Je suivais des stages. On donnait des concerts. La fierté de mes parents, je vous explique pas… Vous voulez écouter le CD ? Je l’ai ici…

A l’idée d’entendre ça, le sang de Volokine se glaça :

— Non, merci. Je n’ai malheureusement pas le temps, là… Régis parut déçu. Il enchaîna sur un ton plus grave :

— Tout de même, c’est dingue cette histoire… Comment ça s’est passé ?

Volokine ne pouvait plus faire l’économie de quelques détails.

Il parla de meurtre, de blessures effectuées à l’aide d’un « poinçon », mais n’en dit pas plus. Rien sur l’énigme de l’arme. Rien sur la souffrance de la victime. Pas un mot sur le fait que cet assassinat avait initié une série de meurtres.

Le mécanicien servit le café dans des chopes, retrouvant son sourire. Il respirait une vitalité, une bonne humeur qui firent du bien au Russe. Détail curieux : Mazoyer avait enfilé des gants de feutre blanc.

Volokine attrapa un croissant. Il avait encore la fringale. Celle des mecs en manque, qui se gavent pour oublier l’autre faim, la vraie, celle du sang.

Le mécanicien puisa à son tour dans le sac en papier et mordit une pointe dorée :

— Qui a pu faire ça, à votre avis ? Le Russe la joua complice :

— Je vous cache pas qu’on patauge grave. C’est pourquoi nous creusons le moindre indice.

— Je suis un indice ?

— Non. Mais ce que vous m’avez raconté tout à l’heure sur « El Ogro » m’intéresse. Ce n’est pas la première fois qu’on m’en parle. Je me demande ce qui se cache derrière ce mot bizarre. Goetz avait peur, c’est sûr. Et ce mystère a peut-être un lien avec son meurtre…

— Ne prenez pas trop à la lettre ce que je vous ai dit. Ce sont des souvenirs de môme.

Volokine s’était assis sur un cric géant. Il se sentait vraiment mieux. Il aimait cette salle aux allures de grenier chaleureux, familier. Un radiateur électrique tournait à plein régime, derrière une pile de pneus.

— Parlez-moi de Goetz, fit-il. De son rapport aux voix, à la chorale. Fouillez au plus profond de votre mémoire.

Mazoyer ne répondit pas tout de suite. Il rassemblait ses souvenirs.

— Goetz cherchait la pureté, dit-il enfin. Je pense qu’il était très chrétien. (Volokine se souvenait du crucifix, suspendu dans sa chambre de la rue Gazan.) L’ascèse chrétienne : c’était sa voie. C’est pour ça qu’il dirigeait les chorales d’enfants. Il aimait cette atmosphère. Cette concentration d’innocence…

— Vous voulez dire… à cause des voix ?

— Bien sûr. Rien n’est plus pur qu’une voix d’enfant. Parce que notre corps aussi est pur.

— Développez, s’il vous plaît.

— Nous n’avions pas encore connu la puberté. Pas de sexe. Pas de désirs clairement formés. C’était cela que Goetz aimait. Moi, j’étais déjà âgé. J’avais compris que Goetz aimait les hommes. Je crois qu’il vivait cette homosexualité comme une souillure. A notre contact, il se lavait de ses péchés, vous comprenez ?

Volokine s’était planté sur toute la ligne. Goetz n’avait jamais pollué les enfants avec ses désirs d’adulte. C’était l’inverse qui s’était produit. Les enfants le purifiaient avec leur innocence. D’ailleurs, Goetz n’avait pas seulement son homosexualité sur l’estomac. Il avait aussi ses années de crimes, de tortures, de complicité silencieuse aux côtés des bouchers chiliens et allemands…