Sensation d'impuissance, d'amertume. Georgia et Arabella écoutaient la jeune brune sérieusement. Je trépignais, l'énervement me gagnait. Ne fallait-il pas nous en aller, quitter Biarritz, retrouver Malcolm, retrouver Andrew ? À quoi cela servait-il de rester là ? Je n'avais plus envie de perdre mon temps. Je n'avais plus envie de « la » voir. Je voulais fuir. De nouveau, Arabella m'a lancé un regard. Ses yeux étaient flegmatiques, calmes. Elle m'exhortait d'attendre, d'être patiente. J'ai hoché la tête en retour. Elle avait raison. Bien sûr qu'elle avait raison. Elle avait toujours raison.
J'ai laissé mes yeux traîner sur les étagères. Crèmes de jour, de nuit, masques hydratants, purifiants, gommages, sérums antifatigue. Je n'utilisais pas ces produits. Juste quelques crèmes hydratantes, achetées en pharmacie. J'imaginais que beaucoup de femmes dépensaient des fortunes dans ce genre de magasin. Moi, cela ne m'intéressait pas. Je n'étais pas coquette. Ma sœur non plus. Peut-être avions-nous été dégoûtées à vie de la coquetterie par une mère trop apprêtée, trop maquillée. Profusion de produits devant mes yeux. Il y en avait jusqu'au plafond. Eva Marville devait savoir exactement où chaque produit était rangé. Elle faisait ça toute la journée. À nouveau, le mépris qui montait en moi. La haine de cette femme. De sa petite vie nourrie de crèmes de beauté et de fonds de teint. De parfums, de houppettes, d'épilations « maillot », de laits autobronzants.
— Vous cherchez quelque chose de particulier ?
Une voix grave, presque rauque. Je me suis retournée.
« Elle » était là, devant moi.
Eva Marville.
Grande. Étonnamment grande. Aussi grande qu'Arabella. J'avais imaginé une petite grassouillette. Un petit boudin. Rien à voir avec les photos que j'avais vues chez elle. Elle était forte, sculpturale, aux attaches fines. Des épaules rondes, puissantes, des bras dorés, ronds, qui sortaient de la blouse rose. Des petites mains aux ongles d'un beige pâle. Pas jolie. Mais un sourire extraordinairement communicatif. Les dents du bonheur. Une bouche large. Je la détaillais, sans parler. Le cœur qui battait très fort. Ses cheveux, blonds, méchés, ondulés, aux épaules, les mêmes que sur les photos de sa commode. Elle devait avoir mon âge. Un peu plus. Une peau maquillée, fraîche, lisse. Ses yeux. Chocolat. On ne voyait pas la différence entre la pupille et l'iris. Deux ronds foncés et brillants. Des cils épais, recourbés. Des sourcils de brune qu'elle avait décolorés. Elle est venue se mettre à côté de moi. Une démarche énergique. Des hanches larges, des mollets de guerrière, musclés, épais, déjà bronzés. Et des tout petits pieds dans leurs sandales ambrées. Elle me dépassait d'une tête.
Impossible d'articuler un mot. Je regardais vers Arabella. Ma belle-mère me tournait le dos, comme si elle voulait me laisser faire. Eva Marville levait les bras, attrapait des crèmes en haut de l'étagère. Elle devait faire au moins un mètre quatre-vingts. Je sentais son corps près de moi, sa chaleur, son odeur. Shalimar ou Chanel. Et un effluve de déodorant.
Sourire à nouveau. Ce drôle de sourire joyeux, sensuel. Elle capta l'accent de ma belle-mère.
— Vous ne parlez pas français ?
J'ai bredouillé :
— Si, si, je parle français. Je voudrais… une crème de soin, s'il vous plaît.
— Pardon, je croyais que vous étiez avec la dame anglaise.
— Non, non.
Les ronds noirs ont scruté mon visage.
— Vous avez une peau fine, sèche, à tendance grasse sur le menton et au front…
L'accent du coin, comme le type sur la plage, ce matin.
Elle me présenta des produits, elle discourait, je ne l'écoutais pas, je ne faisais que la regarder avec une avidité qu'elle ne semblait pas remarquer. Je tremblais, ma bouche était sèche. Comment lui dire ? Comment lui en parler ? Lui dire quoi ? Commencer comment, par quoi ?
De quoi j'avais peur ? C'était elle qui devrait avoir peur de moi, c'était elle qui devrait se mettre à trembler. Cette voix, grave, étonnante. Tout en elle était étonnant. Sa taille. Ses rondeurs. Son regard chocolat et brillant, ses dents du bonheur. J'aurais voulu la trouver laide, là, tout de suite, maintenant. Répugnante. Plouc. J'aurais voulu rire d'elle. Mais elle était majestueuse. Ses gestes avaient une grâce inattendue.
J'ai choisi une crème, comme dans un rêve. J'ai payé en liquide. Je me suis dit qu'il ne fallait pas qu'elle connaisse mon nom. Une autre cliente est entrée dans la boutique et Eva Marville s'est tournée vers elle, toujours avec ces gestes lents, ronds, tout sourires. Les yeux d'Arabella sont venus me chercher. Hors de question que je sorte. Hors de question que je m'en aille.
J'ai dit à Eva Marville que je voulais un rendez-vous pour un soin. Elle a pris un grand cahier noir sur le comptoir, un crayon.
— Très bien, madame. Un soin du visage ? Du corps ? Une épilation ?
Il faisait chaud dans le magasin. Odeurs riches et sucrées de poudres et de parfums qui me montaient à la tête. Un soin. Un soin de quoi ? N'importe quoi, un soin de n'importe quoi, du moment que je reste là, qu'elle soit là devant moi, dans mon champ de mire, que je puisse commencer à la questionner.
— Vous faites des maquillages ?
— Oui, certainement, dit-elle. Pour une soirée ? Dans ce cas il faudrait revenir en fin de journée.
— Non, j'aurais voulu faire un essai avec vous maintenant. C'est pour…
— Un mariage, peut-être ?
— Oui, un mariage. Je voudrais faire des essais avant.
Elle baissa la tête pour regarder dans son carnet.
— Je peux vous prendre tout de suite, si vous voulez.
J'ai regardé Arabella discrètement.
— Oui, très bien. Tout de suite.
Ma belle-mère s'est dirigée vers la sortie du magasin avec la petite. Elle ne m'a pas parlé, mais elle m'a souri, esquissé un signe infime, index et majeur croisés. Fingers crossed. Good luck, Djoustine. Bonne chance.
Eva Marville m'emmena dans l'arrière-boutique. Rangée de portes laquées blanches, lattes de bois doré au sol. Aux murs, posters de femmes sylphides aux peaux bronzées vantant des grandes marques de cosmétique.
— On va se mettre là, madame.
Un fauteuil faisait face à un miroir entouré de plusieurs spots, comme ces décors de stars qui me faisaient rêver quand j'étais adolescente.
Mon ventre me faisait mal. Bouche sèche, cœur qui cognait. Lui dire. Lui dire maintenant. Ce n'est pas la peine, le maquillage, Eva Marville. Eh oui, je connais votre nom. Rangez votre matériel. Je n'ai pas besoin de m'asseoir. Je suis venue ici vous retrouver parce que vous avez renversé mon fils avec votre Mercedes couleur « moka » le mercredi 23 mai à Paris. Et que vous avez pris la fuite. Lui, il est dans le coma. Voila pourquoi je suis là.
Incapable de parler. Je la regardais choisir des fards, des crayons, des houppettes avec minutie. J'étais figée sur place, engoncée dans le fauteuil. Paralysée. Dans la glace, mon visage sec, pointu. Une peau grise, des yeux cernés. Des yeux qui me semblaient immenses, plus clairs que d'habitude, des yeux de folle. Des yeux qui la suivaient, chaque mouvement, chaque geste, chaque souffle.
Elle ne m'avait pas encore touchée. Je redoutais le moment. Quand il est venu, j'ai fermé les paupières. Elle me démaquillait.
Je sentais sur mes joues, sur mon front, les doigts de la femme qui avait renversé Malcolm. Je sentais sur mon visage les mains qui tenaient le volant de là Mercedes couleur « moka ».
— Détendez-vous, madame.
J'ai ouvert les yeux, elle souriait, plutôt gentiment, son disque de coton à la main. Impossible de dire un mot. Juste mes yeux de folle sur elle.