Quelque temps après, Lanette avait purement et simplement disparu, plus personne ne l’avait revue ; certains disaient qu’elle était partie en Californie, d’autres parlaient du Japon, d’autres encore disaient qu’elle avait fait une surdose et s’était fait balancer par la fenêtre, ce qu’Eddy appelait un plongeon à sec, mais ce n’était pas le genre de choses auxquelles Mona voulait songer ce soir, aussi se redressa-t-elle sur son tabouret pour regarder autour d’elle et, ouais, c’était une boîte sympa, assez petite pour que les gens aient l’air un peu entassés mais parfois, il fallait ça. C’était ce qu’Eddy appelait une foule artiste, des gens qui avaient un minimum d’argent et s’habillaient plus ou moins comme s’ils ne l’étaient pas, habillés, sauf que leurs habits leur allaient parfaitement et que vous saviez qu’ils les avaient achetés neufs.
Il y avait une vidéo derrière le bar, au-dessus des bouteilles, et voilà qu’elle y découvrit Angie, qui regardait droit la caméra en disant quelque chose mais le son était trop bas pour qu’on entende sa voix dans le brouhaha. Puis ce fut la vue aérienne d’une rangée de maisons alignées tout au bord d’une plage et Angie revint à l’écran, riant et faisant voler ses cheveux en adressant à la caméra ce fameux demi-sourire triste.
— Eh, dit-elle au serveur, c’est Angie.
— Qui ça ?
— Angie. (Mona indiqua l’écran.)
— Ouais, fit-il, elle marche avec une de ces saloperies de synthèse et décide de décrocher, alors elle file en Amérique du Sud ou je ne sais où et leur file le paquet pour qu’ils tachent de blanchir son image.
— Elle peut pas marcher avec ça…
Coup d’œil du barman.
— Ça ou autre chose…
— Mais comment se fait-il qu’elle y ait simplement goûté ? Je veux dire, c’est Angie quand même, non ?
— Ça va avec son entourage.
— Regardez-la donc, un peu, protesta-t-elle. Avec cette mine superbe…
Mais Angie avait disparu, remplacée par un joueur de tennis noir.
— Vous croyez vraiment que c’est elle ? C’est une tête animée.
— Une tête ?
— Comme une marionnette, dit une voix derrière elle, et elle pivota pour découvrir une touffe de cheveux blondasse et un blanc sourire détendu.
— Une marionnette, répéta-t-il, la main levée, en agitant le pouce et l’index, vous savez ?
Le barman abandonna la conversation, et s’éloigna vers l’extrémité du comptoir. Le blanc sourire s’élargit.
— Comme ça, elle n’est pas obligée de faire tous ces trucs elle-même, pas vrai ?
Elle lui retourna son sourire. Mignon, de jolis yeux gris et une aura secrète qui lui renvoyait précisément le signal qu’elle désirait lire. Pas un complet-gris, ce client. Un rien décharné, ça ne lui déplairait pas ce soir, tout comme cette espèce de gaieté qui se dessinait sur ses lèvres et contrastait bizarrement avec les yeux intelligents et vifs.
— Michael.
— Hein ?
— Mon nom : Michael.
— Oh. Mona. Moi, c’est Mona.
— Et vous venez d’où, Mona ?
— De Floride.
Lanette ne lui aurait-elle pas dit : Vas-y, fonce ?
Eddy détestait les foules artistes : ces gens-là n’achetaient pas ce qu’il avait à vendre. Il aurait détesté encore plus Michael parce que Michael avait un boulot et que son loft était en copropriété. Son appartement était plus petit que l’idée qu’elle se faisait d’un loft. L’immeuble était ancien, une usine ou Dieu sait quoi ; certains des murs étaient en brique sablée et les plafonds en bois à poutres apparentes. Mais l’ensemble avait été subdivisé en appartements comme celui de Michael, une chambre guère plus grande que celle de l’hôtel, avec la zone repos d’un côté et le coin-cuisine-salle de bains de l’autre. Il était toutefois situé au dernier étage, de sorte que le plafond était presque entièrement formé d’une verrière ; peut-être cela en faisait-il un loft. Un grand paravent de papier rouge était tendu à l’horizontale sous la verrière, accroché par des cordes et des poulies, comme un immense cerf-volant. Il régnait dans la pièce un certain désordre mais les objets épars semblaient tous neufs : des chaises en fil de fer blanc, avec une assise en lanières de plastique transparent, une pile de médiamodules, un poste de travail et un divan en cuir argent.
Ils commencèrent sur le divan mais elle n’en aimait pas la matière qui lui collait à la peau aussi passèrent-ils sur le lit, derrière, dans son alcôve.
C’est à ce moment-là qu’elle vit le matériel d’enregistrement, l’équipement de stim rangé sur des étagères blanches le long du mur. Mais le wiz venait de frapper à nouveau et puis, de toute façon, quand on avait décidé de se lancer, autant y aller à fond. Il lui enfila le capteur, un collier en caoutchouc noir muni de doigts terminés par des trodes qui lui pressaient la nuque. Sans fil, elle savait que ce n’était pas donné.
Pendant qu’il coiffait son propre capteur et réglait ses appareils sur les murs, il parla de son boulot : il bossait pour une boîte de Memphis qui inventait des noms pour les sociétés. En ce moment précis, ils étaient en train de réfléchir à un nouveau nom pour une firme appelée Cathode Cathay. Ils en avaient vachement besoin, dit-il en riant, mais il ajouta aussitôt que ce n’était pas facile. Parce qu’il y avait déjà tellement de sociétés que tous les noms valables avaient été pris. Il avait un ordinateur qui connaissait tous les noms de toutes les sociétés, et un autre qui inventait des mots qui pouvaient servir de noms, et un troisième enfin pour vérifier que les noms trouvés ne voulaient pas dire « tête de nœud » ou Dieu sait trop quoi en chinois ou en finnois. Mais la boîte ou il bossait ne se contentait pas de vendre des noms. Ils vendaient ce qu’ils appelaient une image, de sorte qu’il était obligé de travailler avec tout un tas d’autres gens pour s’assurer que le nom auquel il avait abouti s’accordait avec l’image d’ensemble de la société.
Puis il coucha avec elle et ce ne fut pas vraiment super, comme si le plaisir était parti. Elle aurait aussi bien pu se trouver avec un client, allongée comme ça à se dire qu’il était en train d’enregistrer le tout, pour pouvoir se le repasser quand il voudrait, et d’ailleurs, combien déjà en avait-il en stock ?
Après, elle resta étendue près de lui, à l’écouter respirer, jusqu’à ce que le wiz se mette à tournoyer en petits cercles étroits à la base de son crâne, lui répétant interminablement la même séquence d’images sans suite : le sac en plastique où elle rangeait ses affaires en Floride, avec son nœud en fil pour empêcher les bestioles d’entrer ; le vieux, installé à sa table en agglo, en train d’éplucher une pomme de terre avec un couteau de boucher usé jusqu’à un moignon pas plus long que son pouce ; un stand de krill à Cleveland en forme de crevette ou de Dieu sait quoi, avec l’arc des plaques dorsales en feuilles de métal et de plastique transparent peintes en rose et orange ; le prédicateur qu’elle avait vu quand elle était sortie acheter ses nouveaux habits, lui et son jésus pâle et flou. Chaque fois que le prédicateur apparaissait, il s’apprêtait à dire quelque chose, mais il n’y parvenait jamais. Elle savait que cela ne cesserait que si elle se levait et s’occupait l’esprit. Elle rampa hors du lit et contempla Michael à la lueur grise de la verrière. L’extase. L’extase vient.