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Zonelibre prospère à mesure que s’étend l’archipel. Plaque tournante bancaire, bordel, paradis informatique, territoire neutre pour les multinationales en guerre, le fuseau se met à jouer un rôle de plus en plus complexe dans l’histoire de l’orbite géostationnaire, tandis que Tessier-Ashpool s’efface derrière encore un nouveau mur, celui-ci composé de filiales. Le nom de Marie-France fait une brève réapparition, à l’occasion d’un procès à Genève qui met en cause un brevet sur l’Intelligence artificielle : c’est à cette occasion que sont révélées pour la première fois les sommes énormes que Tessier-Ashpool consacre à la recherche dans ce secteur. Une fois encore, la famille démontre sa surprenante capacité à disparaître, en entrant dans une nouvelle période d’obscurité qui s’achèvera, cette fois-ci, par la mort de Marie-France.

Il y aura des rumeurs persistantes d’assassinat mais toutes les tentatives d’enquête approfondie se heurteront à la fortune de la famille et à son isolement, comme à la surprenante étendue de son complexe écheveau de relations politiques et financières.

À la seconde projection de l’œuvre de Becker, Angie reconnut l’identité de l’assassin de Marie-France Tessier.

À l’aube, elle se fit du café dans la cuisine, sans lumière, et s’assit pour contempler la ligne pâle des vagues.

— Script !

— Salut, Angie.

— Sais-tu comment on peut joindre Hans Becker ?

— J’ai le numéro de son agent à Paris.

— A-t-il réalisé quelque chose depuis l’Antarctique ?

— Pas que je sache.

— Et cela remonte à quand ?

— Cinq ans.

— Merci.

— À votre service, Angie.

— Au revoir.

— Au revoir, Angie.

Becker avait-il supposé que 3Jane était responsable du décès ultérieur d’Ashpool ? Il semblait le suggérer, de manière indirecte.

— Script !

— Salut, Angie.

— Le folklore des consolistes, Script. Que sais-tu là-dessus ? (Et que va bien pouvoir en tirer Swift ? se demanda-t-elle.)

— Que voulez-vous savoir, Angie ?

— Le « Jour du Changement »…

— On rencontre en général le mythe sous l’un de ces deux modes : le premier présuppose que la matrice du cyberspace est habitée, ou peut-être visitée, par des entités dont les caractéristiques répondent à celles du mythe primitif du « peuple caché » ; le second exige d’admettre l’omniscience, l’omnipotence et le caractère inconnaissable de la matrice elle-même.

— D’admettre que la matrice serait Dieu ?

— En un sens, même si du point de vue du mythe, il serait plus exact de dire que la matrice possède un dieu, puisque son omniscience et son omnipotence sont censées se confiner à la matrice.

— S’il a des limites, il n’est pas omnipotent.

— Exactement. Remarquez que le mythe n’attribue pas à cet être l’immortalité, comme il est d’usage dans les systèmes de croyance instaurant un être suprême, du moins en ce qui concerne votre culture particulière. Le cyberspace existe, pour autant qu’on puisse lui appliquer ce terme, par la seule entremise de l’homme.

— Comme toi.

— Oui.

Elle entra dans le séjour où les fauteuils Louis XVI paraissaient squelettiques sous la lumière grise, avec leurs pieds sculptés pareils à des ossements dorés.

— S’il existait un tel être, reprit-elle, tu en serais un élément, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Le saurais-tu ?

— Pas nécessairement.

— Le sais-tu ?

— Non.

— Élimines-tu cette possibilité ?

— Non.

— Trouves-tu étrange cette conversation, Script ? (Bien qu’elle ne les eût pas senties venir, elle avait les joues mouillées de larmes.)

— Non.

— Comment toutes ces histoires de… (elle hésita, elle avait failli dire : de loa) de choses dans la matrice cadrent-elles avec cette notion d’être suprême ?

— Elles ne cadrent pas. L’une et l’autre sont des variantes du « Jour du Changement ». L’une et l’autre sont d’origine toute récente.

— Récente à quel point ?

— Une quinzaine d’années.

17. CITÉ FOLIE

Sally la réveilla en plaquant sa paume fraîche contre sa bouche ; de l’autre main, elle lui intima le silence.

Les petites lampes encastrées dans les panneaux de glaces mouchetées d’or étaient allumées. Un de ses sacs était ouvert, celui posé sur le lit géant, avec une pile de vêtements bien rangés à côté.

Sally tapota de l’index ses lèvres closes, puis indiqua le sac et les habits.

Kumiko se glissa hors du duvet et passa un chandail pour se protéger du froid. Elle regarda de nouveau Sally, faillit parler ; elle se dit que quoi qu’il puisse arriver, un seul mot suffirait à faire venir Pétale. Sally était vêtue comme la dernière fois, blouson d’agneau et foulard écossais noué sous le menton. Elle répéta sa mimique : Tu remballes !

Kumiko se vêtit en hâte puis se mit à ranger ses affaires dans le sac. Sally ne tenait pas en place, parcourant silencieusement la chambre, ouvrant les tiroirs, les refermant. Elle trouva le passeport de Kumiko, une plaque de plastique noir frappée du chrysanthème d’or, suspendue à sa cordelière de nylon noir, et la lui passa au cou. Elle disparut dans le réduit aux boiseries et en émergea avec le sac en daim qui contenait les affaires de toilette de Kumiko.

À l’instant même où celle-ci refermait le sac, le téléphone ivoire et or se mit à sonner.

Sally l’ignora, prit la valise sur le lit, ouvrit la porte, saisit la main de Kumiko et l’attira dans la pénombre du couloir. Elle referma la porte derrière elle. La sonnerie du téléphone retentissait, étouffée. Dans une obscurité totale, Kumiko se laissa guider jusqu’à l’ascenseur, elle le reconnut à l’odeur d’huile et d’encaustique, au cliquetis de la grille en métal.

Puis elles descendirent.

Pétale les attendait dans le hall, drapé dans une robe de chambre en flanelle totalement passée. Il avait aux pieds ses chaussons usés et sous le revers de sa robe de chambre, ses jambes apparaissaient, blanches. Il avait une arme à la main, trapue, d’un noir mat.

— Bordel de merde, murmura-t-il en les voyant là, qu’est-ce que c’est encore ?

— Elle vient avec moi, dit Sally.

— Ça, dit lentement Pétale, c’est absolument impossible.

— Kumi, dit Sally, poussant Kumiko hors de la cabine, une voiture nous attend.

— Tu ne peux pas faire ça, dit Pétale, mais Kumiko décela sa confusion, son incertitude.

— Alors, merde, Pétale, t’as qu’à me descendre.

Pétale abaissa son arme.

— C’est Swain qui va me descendre, oui, si tu n’en fais qu’à ta tête.

— S’il était ici, j’aurais droit à la même rengaine, pas vrai ?

— Je t’en prie, dit Pétale. Fais pas ça.

— Elle risque rien. Te tracasse pas. Ouvre la porte.

— Sally, dit Kumiko, où allons-nous ?

— À la Conurb.

Cette fois, ce fut l’imperceptible vibration d’un supersonique qui l’éveilla, alors qu’elle était emmitouflée dans le blouson d’agneau de Sally. Elle se rappela l’immense voiture basse qui attendait dans la rue incurvée ; les projecteurs qui s’allumaient sur la façade de Swain a l’instant où toutes deux sortaient sur le trottoir ; le visage en sueur de Tic-Tac entrevu derrière une des vitres de la voiture : Sally ouvrant la lourde portière et la poussant à l’intérieur ; les jurons étouffés de Tic-Tac tandis que la voiture accélérait ; la plainte des pneus lorsqu’il les faisait virer trop vite dans Kensington Park Road ; Sally qui lui disait de ralentir, de laisser les commandes au véhicule.