Выбрать главу

Elle était arrivée à l’épisode de cette sale année à Hambourg. D’après ce que put comprendre Kumiko, elle avait gagné puis perdu une fortune. Elle en avait gagné sa part « là-haut », dans un lieu que le Finnois avait baptisé Lumierrante, en association avec ce fameux Case. Et dans le même temps, elle s’était fait une ennemie.

Le Finnois l’interrompit :

— Hambourg… j’ai entendu des histoires sur Hambourg…

— L’argent était parti… Ça part vite, la grosse galette, quand on est jeune… Sans argent, c’était plus ou moins un retour à la normale, seulement j’étais embringuée avec ces mecs de Francfort, j’avais des dettes, et pour effacer l’ardoise, ils m’avaient proposé un marché.

— Quel genre ?

— Descendre des types.

— Alors ?

— Alors, je me suis barrée. Dès que j’ai pu. Pour Londres…

Kumiko jugea qu’en fin de compte Sally avait peut-être bien été plus ou moins dans la lignée des ronins, sorte de samouraïs. À Londres, toutefois, elle était devenue une femme d’affaires. Tout en subvenant à ses besoins d’une manière qui restait floue, elle était progressivement devenue une commanditaire, qui se chargeait de procurer des fonds à diverses opérations financières. (Ça voulait dire quoi : « couler un crédit » ? Ça voulait dire quoi : « blanchir des données » ?)

— Ouais, dit le Finnois, tu t’es bien démerdée. Tu t’es pris une participation dans un casino en Allemagne.

— Celui d’Aix-la-Chapelle. Je suis entrée au conseil d’administration. J’y suis toujours d’ailleurs.

— Tu t’es rangée ? (À nouveau, ce rire.)

— Certainement.

— On n’en a pas beaucoup entendu parler, par ici.

— Je dirigeais un casino. C’est tout. Je me débrouillais pas mal.

— Tu faisais de la boxe professionnelle. « Miss l’Arme-à-l’œil », catégorie superplume. Huit combats, j’ai pris les paris sur cinq d’entre eux. Des combats au sang, ma poulette. Illégaux…

— Un passe-temps…

— Tu parles d’un passe-temps ! J’ai vu les vidéos. Le Kid de Birmanie t’a quand même ouverte de bas en haut, en direct et en couleurs…

Kumiko se rappela la longue cicatrice.

— Alors, j’ai décroché. Il y a cinq ans, et ça faisait déjà cinq ans de trop.

— T’étais pas si mal. Mais quand même, « Miss l’Arme-à-l’œil »… Seigneur !

— Me gonfle pas. C’est pas moi qui l’avais trouvée, celle-là.

— Bien sûr, bien sûr. Alors, parle-moi plutôt de notre copine, là-haut, comment elle arrive dans cette histoire.

— Par Swain. Roger Swain. Nous expédie un de ses garçons au casino, un soi-disant dur, un nommé Prior. Il y a peut-être un mois.

— Swain le fourgue ? À Londres ?

— Eh, oui ! Donc, ce Prior arrive avec un cadeau pour moi, près d’un mètre de liasse d’imprimante. Une liste. Des noms, des dates, des lieux.

— Sérieux ?

— La totale. Des trucs que j’avais presque oubliés.

— La passe sur Lumierrante ?

— Tout, j’te dis. Alors, je fais ma valise, je retourne à Londres, et je tombe sur Swain. Il était désolé, c’était pas de sa faute, mais il fallait qu’il me coince. Parce que quelqu’un le coinçait également. Lui aussi avait son mètre de liasse d’imprimante accroché aux basques.

Kumiko entendit les talons de Sally racler le pavé.

— Qu’est-ce qu’il veut au juste ?

— Enlever un corps mûr et chaud, une célébrité.

— Pourquoi toi, spécialement ?

— Allons, Finnois. C’est justement ce que je suis venue te demander.

— Swain t’a affirmé que c’était 3Jane ?

— Non, mais mon consoliste de Londres l’a confirmé.

Kumiko avait mal aux genoux.

— La gosse. Comment t’es tombée dessus ?

— Elle a débarqué chez Swain. Yanaka voulait qu’elle quitte Tokyo. Swain lui doit un giri.

— De toute façon, elle est propre, pas d’implants. Aux dernières nouvelles que j’ai eues de Tokyo, Yanaka aurait les deux mains occupées…

Kumiko frissonna dans le noir.

— Et l’enlèvement, ta célébrité ? poursuivit le Finnois.

Kumiko décela chez Sally une hésitation.

— Angela Mitchell, finit-elle par répondre.

Lente oscillation du métronome rose : de gauche à droite, de droite à gauche.

— Fait froid, ici, le Finnois.

— Ouais. J’aimerais bien pouvoir le sentir. Je viens juste de faire un petit tour grâce à toi. Dans les Allées de la Mémoire. Tu sais au moins d’où sort Angie ?

— Non.

— Je fais dans les oracles, chou, je suis pas un fichier de recherche… Son père était Christopher Mitchell. C’était le grand ponte en recherche biogicielle chez Maas Biolabs. Elle a grandi dans un de leurs complexes isolés de l’Arizona, prise en charge par l’entreprise. Et puis, il y a sept ans à peu près, quelque chose est arrivé là-bas. On raconte qu’Hosaka aurait engagé une équipe de pros pour aider Mitchell à s’offrir de l’avancement. Les jourlex ont dit qu’il s’était produit une explosion de l’ordre de la mégatonne sur le terrain de la Maas mais personne n’a jamais décelé la moindre radiation. Personne n’a retrouvé non plus les mercenaires d’Hosaka. Maas annonça que Mitchell était mort, un suicide.

— Ça, c’est le fichier officiel. Que sait l’oracle ?

— Des rumeurs, rien qui tienne debout. Les gens racontent qu’elle est apparue un jour ou deux après l’explosion en Arizona, qu’elle aurait contacté quelques zigues plutôt particuliers qui bossaient avant dans le New Jersey.

— Dans quelle branche ?

— Ils trafiquaient. Dans l’informatique, essentiellement. Acheter, revendre. Parfois, ils achetaient pour moi…

— Qu’est-ce qu’ils avaient de si particulier ?

— Des adeptes du vaudou. Persuadés que la matrice était pleine de mambos, ce genre de conneries… Et t’veux savoir un truc, Moll ?

— Quoi ?

— Ils ont pas tort.

23. MIROIR MIROIR

Elle en sortit comme si quelqu’un venait de basculer un interrupteur.

Sans ouvrir les yeux. Elle pouvait les entendre parler dans une autre pièce. Mal partout, mais guère pire qu’avec le wiz. Partie, la mauvaise redescente, ou peut-être atténuée par ce qu’ils lui avaient refilé, ce gaz en atomiseur.

Blouse en papier rêche contre ses mamelons ; ils lui donnaient la sensation d’être gros et sensibles, tout comme ses seins lui paraissaient gonflés. Petits traits de douleur qui lui griffaient le visage, deux élancements sourds dans les orbites, une sensation âcre dans la bouche, avec un goût de sang.

— Je n’essaie pas de vous apprendre votre métier, était en train de dire Gerald (couvrant un bruit de robinet ouvert et de raclements métalliques, comme s’il était en train de laver des récipients), mais vous vous bercez d’illusions si vous vous imaginez qu’elle abusera quiconque n’a pas envie de se laisser abuser. C’est réellement un travail tout à fait superficiel.

Prior dit quelque chose qu’elle n’arriva pas à saisir.

— J’ai dit superficiel, je n’ai pas dit bâclé. Tout cela est du boulot de qualité. Vingt-quatre heures sous stimulateur dermique et vous ne verrez plus trace de son passage ici. Maintenez-la sous antibiotiques et supprimez les excitants ; son système immunitaire n’est plus ce qu’il devrait être, loin de là.