Comme il avait toujours l’air de rire et de plaisanter, Christiane demanda en hésitant :
— Voyons, parles-tu sérieusement ?
— Eh parbleu ! Elle est charmante, cette fillette. Elle a bon cœur et jolie figure, gai caractère et belle humeur, la joue rose, l’œil clair, la dent blanche, la lèvre rouge, le cheveu long, luisant, épais et souple ; et son vigneron de père sera riche comme un Crésus, grâce à ton mari, ma chère sœur. Que veux-tu de plus ? Fille d’un paysan ! Eh bien, la fille d’un paysan ne vaut-elle pas toutes les filles de la finance véreuse qui payent si cher des ducs douteux, et toutes les filles de la cocotterie titrée que nous a donnée l’Empire, et toutes les filles à double père qu’on rencontre dans la société ? Mais si je l’épousais, cette fille-là, je ferais le premier acte sage et raisonnable de ma vie…
Christiane réfléchissait, puis soudain, convaincue, conquise, ravie, elle s’écria :
— Mais c’est vrai tout ce qu’il dit ! C’est tout à fait vrai, tout à fait juste !… Alors tu l’épouses, mon petit Gontran ?…
Ce fut lui, alors, qui la calma.
— Pas si vite… pas si vite… laisse-moi réfléchir à mon tour. Je constate seulement : Si je l’épousais je ferais le premier acte sage et raisonnable de ma vie. Ca ne veut pas dire encore que je l’épouserai ; mais j’y songe, je l’étudie, je lui fais un peu la cour pour voir si elle me plaira tout à fait. Enfin je ne te réponds ni oui ni non, mais c’est plus près de oui que de non.
Christiane se tourna vers Paul :
— Qu’est-ce que vous en pensez, Monsieur Brétigny ?
Elle l’appelait tantôt Monsieur Brétigny, et tantôt Brétigny tout court.
Lui, toujours séduit par les choses où il croyait voir de la grandeur, par des mésalliances qui lui paraissaient généreuses, par tout l’apparat sentimental où se cache le cœur humain, répondit :
— Moi, je trouve qu’il a raison maintenant. Si elle lui plaît, qu’il l’épouse, il ne pourrait trouver mieux…
Mais le marquis et Andermatt rentraient, qui les firent parler d’autre chose ; et les deux jeunes gens allèrent au Casino voir si la salle de jeu n’était pas encore fermée.
À dater de ce jour, Christiane et Paul semblèrent favoriser la cour ouverte que Gontran faisait à Charlotte.
On invitait plus souvent la jeune fille, on la gardait à dîner, on la traitait enfin comme si elle eût fait déjà partie de la famille.
Elle voyait bien tout cela, le comprenait, s’en affolait ! Sa petite tête battait les champs et bâtissait en Espagne de fantastiques palais. Gontran, cependant, ne lui avait rien dit ; mais son allure, toutes ses paroles, le ton qu’il prenait avec elle, son air de galanterie plus sérieuse, la caresse de son regard semblaient lui répéter chaque jour : « Je vous ai choisie ; vous serez ma femme. »
Et le ton d’amitié douce, d’abandon discret, de réserve chaste qu’elle avait maintenant avec lui, semblait répondre : « Je le sais, et je dirai « oui » quand vous demanderez ma main. »
Dans la famille de la jeune fille on chuchotait. Louise ne lui parlait plus guère que pour l’irriter par des allusions blessantes, par des paroles aigres et mordantes. Le père Oriol et Jacques semblaient contents.
Elle ne s’était point demandé cependant si elle aimait ce joli prétendant dont elle serait sans doute la femme. Il lui plaisait, elle songeait à lui sans cesse, elle le trouvait beau, spirituel, élégant, elle pensait surtout à ce qu’elle ferait quand il l’aurait épousée.
Dans Enval on avait oublié les rivalités haineuses des médecins et des propriétaires des sources, les suppositions sur l’affection de la duchesse de Ramas pour son protecteur, tous les potins qui coulent avec l’eau des stations thermales, pour ne s’occuper que de cette chose extraordinaire : le comte Gontran de Ravenel allait épouser la petite Oriol.
Alors Gontran jugea le moment venu et prenant Andermatt par le bras, un matin, au sortir de table, il lui dit :
— Mon cher, le fer est chaud, battez-le ! Voici la situation bien exacte. La petite attend ma demande sans que je me sois avancé en rien, mais elle ne la repoussera pas, soyez-en sûr. C’est le père qu’il faut tâter de telle sorte que nous fassions en même temps vos affaires et les miennes.
Andermatt répondit :
— Soyez tranquille. Je m’en charge. Je vais le sonder aujourd’hui même, sans vous compromettre et sans vous avancer ; et quand la situation sera bien nette, je parlerai.
— Parfait.
Puis, après quelques instants de silence, Gontran reprit :
— Tenez, c’est peut-être ma dernière journée de garçon. Je vais à Royat où j’ai aperçu l’autre jour quelques connaissances. Je rentrerai dans la nuit et j’irai frapper à votre porte, pour savoir.
Il fit seller son cheval et s’en alla par la montagne, humant le vent pur et léger, et galopant par moments pour sentir la rapide caresse de l’air effleurer la peau fraîche de ses joues et chatouiller ses moustaches.
La soirée à Royat fut gaie. Il y rencontra des amis que des filles accompagnaient. On soupa longtemps ; il revint fort tard. Tout le monde reposait dans l’hôtel du Mont-Oriol quand Gontran se mit à frapper à la porte d’Andermatt.
Personne ne répondit d’abord ; puis, comme les coups devenaient violents, une voix enrouée, une voix de dormeur, grommela de l’intérieur :
— Qui est là ?
— C’est moi, Gontran.
— Attendez, j’ouvre.
Andermatt apparut en chemise de nuit, la face bouffie, le poil du menton hérissé, la tête enveloppée d’un foulard. Puis, il se remit dans son lit, s’assit, et les mains étendues sur le drap :
— Eh bien, mon cher, ça ne va pas. Voici la situation. J’ai sondé ce vieux renard d’Oriol, sans parler de vous, en disant qu’un de mes amis – j’ai peut-être laissé comprendre qu’il s’agissait de Paul Brétigny – pourrait convenir à une de ses filles, et j’ai demandé quelle dot il leur donnait. Il m’a répondu en demandant à son tour quelle était la fortune du jeune homme ; et j’ai fixé trois cent mille francs, avec des espérances.
— Mais je n’ai rien, murmura Gontran.
— Je vous les prête, mon cher. Si nous faisons ensemble cette affaire-là, vos terrains me donneront assez pour me rembourser.
Gontran ricana :
— Fort bien. J’aurai la femme et vous l’argent.
Mais Andermatt se fâcha tout à fait :
— Si je m’occupe de vous pour que vous m’insultiez, c’est fini, brisons là…
Gontran s’excusa :
— Ne vous fâchez pas, mon cher, et pardonnez-moi. Je sais que vous êtes un fort honnête homme, d’une irréprochable loyauté en affaires. Je ne vous demanderais pas un pourboire si j’étais votre cocher, mais je vous confierais ma fortune si j’étais millionnaire…
William, calmé, reprit :