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Dans la cour, y avait rien qu’un arbre, et sur la branche, il est venu qu’un seul oiseau. Ils l’ont descendu, les moutards, à coups de pierres et d’arbalète. Le chat l’a bouffé pendant toute une récréation. Moi j’obtenais des notes moyennes. J’avais peur d’être forcé de revenir. J’étais même considéré pour ma bonne tenue. On avait tous la merde au cul. C’est moi qui leur ai appris à se garder l’urine dans des petites bouteilles.

À la boutique, les jérémiades se renouvelaient de plus en plus. Ma mère ressassait son chagrin. Elle cherchait toutes les occasions pour se souvenir de sa maman, les moindres détails… S’il entrait une seule personne pour proposer un petit bibelot au moment de la fermeture, elle fondait tout de suite en larmes… « Si ma mère était encore là ! Elle se foutait à glapir, elle qui savait si bien acheter !… » Des réflexions désastreuses…

Nous avions une vieille copine, elle a bien su en profiter des mélancolies à maman… Elle s’appelait Mme Divonne, elle était presque aussi ancienne que la tante Armide. Après la guerre de 70, elle avait fait une fortune avec son mari, dans le commerce des gants « d’agneau », Passage des Panoramas. C’était une boutique célèbre, ils en avaient une autre encore, Passage du Saumon. À un moment, ils employaient dix-huit commis. « Ça s’arrêtait pas d’entrer et de sortir. » Grand-mère le racontait toujours. Le mari, de remuer tant de pognon ça l’avait grisé. Il avait d’un coup tout perdu et davantage, dans le Canal de Panama. Les hommes ça n’a pas de ressort, au lieu de remonter le courant, il s’est barré au loin avec une donzelle. Ils avaient tout lavé à perte. À présent c’était la débine. Elle vivait Mme Divonne, de droite à gauche. Son refuge c’était sa musique. Il lui restait des petits moyens, mais alors des si minuscules, qu’elle avait à peine pour bouffer et encore pas tous les jours. Elle profitait des connaissances. Elle s’était mariée par amour avec l’homme des gants. Elle était pas née dans le commerce, son père était Préfet d’Empire. Elle jouait du piano à ravir. Elle quittait pas ses mitaines à cause de ses mains délicates et des moufles épaisses en hiver, mais à résille, et ornées de roses pompon. Elle était coquette pour toujours.

Elle est entrée dans la boutique, elle était pas venue depuis longtemps. La mort de Grand-mère ça l’avait beaucoup affectée. Elle en revenait pas ! « Si jeune ! » qu’elle répétait après chaque phrase. Elle en parlait délicatement de Caroline, de leur passé, de leurs maris, du « Saumon » et des Boulevards… Avec bien des nuances et des précautions exquises. Elle était vraiment bien élevée. Je m’en rendais bien compte… À mesure qu’elle racontait, tout devenait comme un rêve fragile. Elle ôtait pas sa voilette, ni son chapeau… à cause du teint qu’elle prétextait… Surtout à cause de sa perruque… Pour dîner, il nous restait jamais beaucoup… On l’a invitée quand même… Mais au moment de finir la soupe, elle la relevait sa voilette et son chapeau et tout le bazar… Elle lampait le fond de l’assiette… Elle trouvait ça bien plus commode… Sans doute à cause du râtelier. On l’entendait qui jouait avec… Elle se méfiait des cuillers. Les poireaux, elle adorait ça, mais il fallait qu’on les lui découpe, c’était un tintouin. Quand on avait fini de croûter, elle voulait pas encore partir. Elle devenait frivole. Elle se tournait vers le piano, un gage oublié d’une cliente. Il était jamais accordé, pourtant il marchait encore bien.

Mon père, comme tout l’agaçait, elle lui portait sur les nerfs, la vieille noix aussi avec ses mimiques. Et cependant, il s’amadouait quand elle se lançait dans certains airs comme le Lucie de Lammermoor et surtout le Clair de Lune.

Elle est revenue plus souvent. Elle attendait plus qu’on l’invite… Elle se rendait compte du désarroi. Pendant qu’on rangeait la boutique, elle grimpait là-haut en moins de deux, elle s’installait au tabouret, elle ébauchait deux ou trois valses et puis Lucie et puis Werther. Elle possédait un répertoire, tout le Chalet et Fortunio. On était bien forcé de monter. Elle se serait jamais interrompue si on s’était pas mis à table. « Coucou !… » qu’elle faisait en vous revoyant. Pendant le dîner, elle pleurait bien gentiment en même temps que ma mère. Ça lui coupait pas l’appétit. Les nouilles ne la gênaient pas. La façon qu’elle en redemandait m’a toujours épouvanté. Elle faisait ça encore ailleurs, le truc des souvenirs, avec bien d’autres commerçants, qu’étaient plus ou moins éplorés, par-ci, par-là, dans les boutiques. Elle avait plus ou moins connu les défunts des quatre quartiers, Mail et Gaillon. Ça finissait par la nourrir.

Elle connaissait les histoires de toutes les familles des Passages En plus quand il y avait un piano, elle avait pas son pareil… À plus de soixante-dix ans d’âge, elle pouvait encore chanter Faust, mais elle prenait des précautions. Elle se gavait de boules de gomme pour pas s’érailler la voix… Elle faisait les chœurs à elle toute seule, avec les deux mains en trompette. « Gloire Immortelle ! »… Elle arrivait à le trépigner en même temps qu’elle tapait les notes.

À la fin, on pouvait plus se retenir tellement qu’on se marrait. On en éclatait par le nez. La mère Divonne une fois en train elle s’arrêtait pas pour si peu. C’était une nature d’artiste. Maman avait honte, mais elle rigolait quand même… Ça lui faisait du bien…

Ma mère pouvait plus se passer d’elle, malgré ses défauts, ses espiègleries. Elle l’emmenait partout. Le soir on l’accompagnait jusqu’à la Porte de Bicêtre. Elle rentrait chez elle à pied au Kremlin, à côté de l’Asile.

Le dimanche matin, c’est elle qui venait nous chercher pour qu’on parte ensemble au cimetière. Le nôtre c’était le Père-Lachaise, la 43e division. Mon père il y entrait jamais. Il avait horreur des tombeaux. Il dépassait pas le Rond-Point en face la Roquette. Il lisait là son journal, il attendait qu’on redescende.

Le caveau de Grand-mère il était très bien entretenu. Tantôt on vidait les lilas, l’autre fois c’était les jasmins. On ramenait toujours des roses. C’était le seul luxe de la famille. On changeait les vases, on astiquait les carreaux. Dedans, ça faisait comme un guignol avec les statues en couleur et les nappes en vraie dentelle. Ma mère en rajoutait toujours, c’était sa consolation. Elle fignolait l’intérieur.

Pendant qu’on faisait le nettoyage, elle arrêtait pas de sangloter… Caroline était pas loin là-dessous… Je pensais à Asnières toujours… À la façon qu’on s’était décarcassés là-bas pour les locataires. Je la revoyais pour ainsi dire. Ça avait beau être reluisant et relavé tous les dimanches, il montait quand même du fond une drôle de petite odeur… une petite poivrée, subtile, aigrelette, bien insinuante… quand on l’a sentie une fois… on la sent après partout… malgré les fleurs… dans le parfum même… après soi… Ça vous tourne… ça vient du trou… on croit qu’on l’a pas sentie. Et puis la revoilà !… C’est moi qu’allais au bout de l’allée pomper les brocs pour les vases… Une fois qu’on avait fini… je ne disais plus rien… Et puis il me revenait encore un peu sur le cœur le petit relent… On bouclait la lourde… On faisait la prière… On redescendait vers Paris…

Mme Divonne arrêtait plus de bavarder, tout en marchant… De s’être levée de si bonne heure, de s’être dépensée sur les fleurs, d’avoir pleurniché si longtemps, ça lui ouvrait l’appétit… Y avait aussi son diabète… Toujours est-il qu’elle avait faim… Dès qu’on était hors du cimetière, elle voulait qu’on casse la croûte. Elle arrêtait pas d’en causer, ça devenait une vraie obsession. « Tu sais moi Clémence, ce que j’aimerais ? Tiens ! sans être gourmande !… C’est un petit carré de galantine sur un petit pain pas trop rassis… Qu’est-ce que t’en dirais ? »