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Ma mère elle répondait rien. Elle était embarrassée. Moi du coup l’idée me montait de tout dégueuler sur place… Je pensais plus à rien qu’à vomir… Je pensais à la galantine… À la tête qu’elle devait avoir là-dessous, maintenant Caroline… à tous les vers, les bien gras… des gros qu’ont des pattes… qui devaient ronger… grouiller dedans… Tout le pourri… des millions dans tout ce pus gonflé, le vent qui pue…

Papa était là… Il a juste eu le temps de me raccrocher après l’arbre… j’ai tout, tout dégueulé dans la grille… Mon père il a fait qu’un bond… Il a pas tout esquivé…

« Ah ! saligaud !… » qu’il a crié… Il avait en plein écopé sur son pantalon… Les gens nous regardaient. Il avait très honte. Il est reparti vite tout seul, de l’autre côté vers la Bastille. Il voulait plus nous connaître. Avec les dames, on est entrés dans un petit bistrot prendre un tilleul pour me remettre. C’était un tout petit café tout juste en face de la Prison.

Plus tard, je suis repassé souvent là. Et j’ai regardé toujours chaque fois. Jamais dedans j’ai vu personne.

L’oncle Arthur était ravagé par les dettes. De la rue Cambronne à Grenelle, il avait emprunté tellement et jamais rendu à personne que sa vie était plus possible, un panier percé. Une nuit, il a déménagé à la cloche de bois. Un poteau est venu pour l’aider. Ils ont arrimé leur bazar sur une voiture avec un âne. Ils s’en allaient aux environs. Ils sont passés nous avertir, comme on était déjà couchés.

La compagne d’Arthur, la bonniche, il profitait pour la plaquer… Elle avait parlé de vitriol… Enfin c’était le moment qu’il se barre !

Ils avaient repéré une cambuse avec son copain, où personne viendrait l’emmerder, sur les coteaux d’Athis-Mons. Le lendemain déjà les créanciers, ils se sont rabattus sur nous. Ils démarraient plus du Passage les vaches !… Ils allèrent même relancer Papa au bureau à la Coccinelle. C’était une honte. Du coup, il faisait atroce mon père… Il retournait au pétard.

« Quelle clique ! Quelle engeance !… Quelle sale racaille toute cette famille ! Jamais une minute tranquille ! On vient me faire chier même au boulot !… Mes frères se tiennent comme des bagnards ! Ma sœur vend son cul en Russie ! Mon fils a déjà tous les vices ! Je suis joli ! Ah ! je suis fadé !… » Ma mère elle trouvait rien à redire… Elle essayait plus de discuter… Il pouvait s’en payer des tranches.

Les créanciers, ils se rendaient compte que Papa respectait l’honneur… Ils démordaient plus d’une semelle. Ils quittaient plus notre boutique… Nous qu’avions déjà du mal à bouffer… Si on avait payé les dettes on aurait crevé tout à fait…

« Nous irons le voir dimanche prochain !… qu’a alors décidé mon père. Je lui dirai, moi, d’homme à homme, toute ma manière de penser !… »

Nous partîmes à l’aube pour le trouver à coup sûr pour pas qu’il soye déjà en bombe… D’abord on s’est trompés de route… Enfin on l’a découvert… Je croyais le trouver l’oncle Arthur, ratatiné, repentant, tout à fait foireux, dans un recoin d’une caverne, traqué par trois cents gendarmes… et grignotant des rats confits… Ça se passait ça dans Les Belles Images pour les forçats évadés… L’oncle Arthur c’était autre chose… Nous le trouvâmes attablé déjà au bistrot à la « Belle Adèle ». Il nous fit fête sous les bosquets… Il buvait sec et à crédit et pas du vinaigre !… Un petit muscadet rosé… Un « reglinguet » de première zone… Il se portait à merveille… Jamais il s’était senti mieux… Il égayait tout le voisinage… On le trouvait incomparable… On accourait pour l’entendre… Jamais il y avait eu tant de clients à la « Belle Adèle »… Toutes les chaises étaient occupées, y en avait des gens plein les marches… Tous les petits propriétaires depuis Juvisy… en faux panamas… Et tous les pêcheurs du bief, en sabots, remontaient à la « Belle Adèle » pour l’apéritif, exprès pour rencontrer l’oncle Arthur. Jamais ils rigolaient autant.

Il y en avait pour tous les goûts ! Tous les jeux ! Toutes les attractions ! Du bouchon à la palette… Le discours !… Les devinettes !… Entre les arbres !… Pour les dames… L’oncle Arthur c’était l’entrain… la coqueluche… Il se démenait, se mettait à toutes les sauces… Mais il enlevait pas son chapeau, sa poêle à marrons d’artiste ! Même comme ça au fort de l’été, il transpirait à ruisseaux… Il changeait rien à sa tenue… Ses tatanes bec de canard, ses grimpants velours à côtes… sa cravate énorme, la feuille de laitue…

Avec son goût pour les bonniches il avait tombé les trois… Heureuses de servir et d’aimer… Il voulait plus qu’on lui en parle de ses misères de Vaugirard… Déjà, c’était oublié !… Il allait refaire toute sa vie !… Il laissait pas mon père finir… Ratiociner ses bêtises… Il nous embrassait tour à tour… Il était bien content de nous revoir…

« Arthur ! Veux-tu m’écouter un instant !… Tes créanciers sont suspendus à notre porte !… du matin au soir !… Ils nous harcèlent !… M’entends-tu ? » Arthur balayait d’un geste ces évocations miteuses. Et mon père il le regardait comme un pauvre obstiné ballot… Il avait pitié en somme ! « Allons venez tous par ici !… Viens Auguste ! Tu parleras plus tard ! Je vais vous montrer le plus beau point de vue de la région !… Saint-Germain n’existe pas !… Encore un petit raidillon… Le chemin de gauche et puis la voûte de verdure… Au bout c’est mon atelier !… »

Il appelait ainsi sa cabane… Elle était pépère c’est exact comme situation. De chez lui on dominait toute la vallée… La Seine jusqu’à Villeneuve-Saint-Georges et de l’autre côté les bois de Sénart. On pouvait pas rêver mieux. Il avait de la veine. Il ne payait aucun loyer, pas un fifrelin. Soi-disant il gardait l’étang d’un propriétaire…

L’étang se remplissait qu’en hiver, l’été y avait pas d’eau du tout. Il était bien vu par les dames. Il avait affranchi les bonnes. Y avait à croûter chez lui et en abondance !… Du muscadet comme en bas, du saucisson, des artichauts et des petits suisses… En pagaye alors ! Dont ma mère était si friande. Il était pas malheureux… Il nous a parlé de ses commandes… Des enseignes pour tous les bistrots, les épiceries, les boulangeries… « Ils feront l’utile, moi l’agréable ! » C’est ainsi qu’il voyait la vie… Y avait plein d’esquisses sur les murs : Au Brochet Farci avec un poisson comac en bleu, rouge et vermillon… La Belle Marinière pour une blanchisseuse amie, avec des tétons lumineux, une idée très ingénieuse… L’avenir était assuré. On pouvait se réjouir.

Avant qu’on reparte au village, il a tout enfoui dans trois ou quatre cruches, toute la boustifaille et le tutu blanc, comme un trésor dans un sillon… Il voulait pas laisser sa trace. Il se méfiait des gens qui passent. Il a écrit avec une craie sur sa porte : Je reviendrai jamais.

On est descendu vers l’écluse, il connaissait les mariniers. Ça faisait une longue trotte par les chemins à pic, ma mère claudiquait derrière. En arrivant elle avait mal, elle est restée sur une borne. On a regardé les remorqueurs, le mouvement du sas des péniches qu’ont l’air si sensible, fragile comme du verre contre les murailles… Elles osent aborder nulle part.

L’éclusier bouffi crache trois fois sa chique, tombe la veste, ramone et râle sur la chignole… La porte aux pivots tremblote, grince et démarre à petits coups… Les remous pèsent… les battants suintent et cèdent enfin… l’Arthémise pique un long sifflet… le convoi rentre…