« Et y avait des rois en ce temps-là, des vrais, pas comme ceux qu’on a maintenant. Eux, c’étaient des monarques, continua Albert qui versa prudemment du thé dans sa soucoupe et l’éventa d’un air guindé avec le bout de son cache-nez. J’veux dire, ils étaient sages et corrects, enfin… correctement sages. Et ils y regardaient pas à deux fois pour te couper une tête dès qu’ils la voyaient, ajouta-t-il, approbateur. Et toutes les reines étaient grandes, pâles et portaient ces machins comme des passe-montagnes…
— Des guimpes ?
— Ouais, c’est ça, et les princesses étaient belles comme un jour sans fin et si nobles qu’elles puaient le fayot à travers une douzaine de matelas…
— Quoi ? »
Albert hésita.
« Quelque chose dans ce goût-là, en tout cas, concéda-t-il. Et y avait des bals, des tournois, des exécutions. Grande époque. » À ces souvenirs, il sourit d’un air songeur.
« Pas comme celle d’aujourd’hui, dit-il, émergeant de sa rêverie avec mauvaise grâce.
— T’as d’autres noms, Albert ? » demanda Morty. Mais le charme passager était rompu et le vieil homme n’allait pas se faire tirer les vers du nez.
« Oh, j’te vois venir, dit-il sèchement, et avec le nom d’Albert tu files à la bibliothèque et t’apprends tout sur lui, hein ? Faut que tu fouilles, que tu fouines. J’te connais, va, tu te faufiles là-bas en douce à la moindre occasion pour lire les vies des petites femmes…»
Les hérauts de la culpabilité devaient avoir embouché leurs trompettes ternies au fond des yeux de Morty parce qu’Albert gloussa et le poussa d’un doigt osseux.
« Tu pourrais au moins les remettre où tu les as trouvés, dit-il, et pas les laisser traîner en tas pour que le vieil Albert les range. N’importe comment, c’est pas bien de reluquer ces pauvres mortes. Tu vas sûrement devenir aveugle.
— Mais j’ai fait que…» commença Morty qui se rappela le mouchoir de dentelle humide dans sa poche et se tut.
Il laissa Albert grommeler tout seul devant sa vaisselle et se rendit discrètement à la bibliothèque. Un soleil pâle dardait ses traits depuis les hautes fenêtres, décolorait doucement les couvertures des anciens et patients volumes. De temps à autre un grain de poussière captait la lumière en passant dans les rayons dorés et s’embrasait comme une supernova miniature.
Morty savait que s’il tendait suffisamment l’oreille, il entendrait les grattements d’insecte des livres qui s’écrivaient d’eux-mêmes.
Autrefois, Morty en aurait eu la chair de poule. Maintenant, il trouvait ça… rassurant. La preuve que l’univers tournait rond. Sa conscience, qui n’attendait que ça, lui rappela avec jubilation que, d’accord, il tournait peut-être rond, mais sûrement pas dans le bon sens.
Il se dirigea dans le labyrinthe de rayonnages jusqu’au mystérieux tas de livres et découvrit qu’il avait disparu. Albert n’avait pas bougé de la cuisine et la Mort n’entrait jamais dans la bibliothèque.
Alors, qu’est-ce qu’elle cherchait, Ysabell ?
Il leva les yeux sur la falaise d’étagères au-dessus de lui, et une boule de glace se forma dans son estomac à la pensée de ce qui se préparait…
Rien à faire. Il fallait qu’il le dise à quelqu’un.
Kéli, pendant ce temps, trouvait elle aussi la vie difficile.
Ceci parce que la causalité souffrait d’une incroyable inertie. Le coup de pouce inopportun de Morty, inspiré par la colère, le désespoir et l’amour naissant, l’avait dirigée sur une nouvelle voie, mais elle ne s’en était pas encore rendu compte. Il avait flanqué un coup de pied dans la queue du dinosaure, mais il fallait attendre un moment avant que l’autre bout comprenne qu’il était temps de dire « ouille ».
Pour parler net, l’univers qui savait Kéli morte fut forcément étonné de constater qu’elle n’avait toujours pas cessé de marcher ni de respirer.
Il le manifesta par de menus détails. Les courtisans qui lancèrent furtivement de drôles de regards à la jeune femme dans la matinée auraient été incapables de dire pourquoi sa vue les mettait curieusement mal à l’aise. À leur plus grande honte, et au déplaisir de la princesse, ils se surprirent à l’ignorer, ou à parler à voix basse.
Le chambellan découvrit qu’il avait donné des consignes pour mettre l’étendard royal en berne et fut absolument incapable de s’expliquer pareille décision. On le reconduisit avec ménagement dans son lit, en proie à une crise de nerfs bénigne après avoir commandé mille mètres de draperie noire sans raison apparente.
Cette impression d’irréalité, de mystère, se répandit bientôt par tout le château. Le maître cocher ordonna de ressortir le corbillard national pour qu’on l’astique, puis se mit à pleurer dans sa peau de chamois, debout au beau milieu de la cour des écuries, parce qu’il ne se souvenait d’aucun enterrement prévu. Les serviteurs se déplacèrent à pas feutrés dans les couloirs. Le cuisinier dut combattre une envie irrésistible de préparer de simples repas de viande froide. Les chiens hurlèrent puis se turent, l’air bêtes. Les deux étalons noirs qui menaient traditionnellement le cortège funéraire de Sto Lat s’agitèrent dans leurs stalles et faillirent tuer un palefrenier à coups de sabots.
Dans son château de Sto Hélit, le duc attendit vainement un messager qui s’était effectivement mis en route, avant de s’arrêter un peu plus bas dans la rue, incapable de se rappeler ce qu’il était censé faire.
Au milieu de tout ça, Kéli évoluait comme un fantôme tangible et de plus en plus agacé.
On atteignit le point critique au déjeuner. Elle entra majestueusement dans la grande salle et s’aperçut qu’on n’avait pas mis de couvert devant le fauteuil royal. En parlant fort au maître d’hôtel et en articulant bien, elle obtint que l’erreur soit réparée, mais elle vit ensuite les plats lui passer sous le nez sans avoir le loisir d’y planter sa fourchette. Elle suivit d’un œil incrédule et courroucé le vin qu’on apportait et qu’on servit d’abord au garde des Seaux d’Aisance.
Sa réaction fut peu royale, mais elle tendit un pied et fit un croche-patte au sommelier. Il trébucha, marmonna tout bas et regarda les dalles.
La princesse se pencha de l’autre côté et brailla dans l’oreille du commis au Garde-manger : « Est-ce que vous me voyez, mon vieux ? Pourquoi sommes-nous réduits à manger du rôti de porc et du jambon froids ? »
Il s’arracha à sa conversation en sourdine avec la dame de la Petite Chambre Hexagonale de la Tourelle Nord, posa sur la princesse un long regard dans lequel l’émotion cédait la place à une sorte de perplexité mal focalisée, et fit : « Ben, oui… je vous… euh…
— Votre Altesse Royale, lui souffla Kéli.
— Mais… oui… Altesse », marmonna-t-il. Il y eut un gros silence.
Puis, comme remis en marche, il tourna le dos à la jeune fille et reprit sa conversation.
Kéli resta un moment immobile, blanche d’émotion et de colère, après quoi elle repoussa son siège et sortit en ouragan pour regagner ses appartements. Deux serviteurs qui se partageaient vite fait une roulée dans le couloir furent bousculés par quelque chose qu’ils eurent du mal à distinguer.
Kéli se précipita dans sa chambre et tira sur le cordon qui aurait dû faire jaillir au pas de course la camériste de permanence dans le petit salon au fond du couloir. Rien ne se produisit pendant un certain temps, puis la porte s’ouvrit lentement et un visage passa par l’entrebâillement pour poser sur elle un regard de myope.
La princesse reconnut ce regard, cette fois, et elle s’y était préparée. Elle attrapa la camériste par les épaules et la tira à bras-le-corps dans la pièce avant de lui claquer la porte dans le dos. Alors que la femme effrayée regardait partout sauf de son côté, Kéli lui balança une gifle cinglante sur la joue. « Et celle-là, tu l’as sentie, hein ? Tu l’as sentie ? s’égosilla-t-elle.