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— Mais… Vous… Je…» geignit la bonniche qui tituba en arrière jusqu’à buter contre le lit et s’asseoir lourdement dessus.

— Regarde-moi ! Regarde-moi quand je te parle ! glapit Kéli en avançant sur elle. Tu me vois, hein ? Dis que tu me vois ou je te fais exécuter ! »

La camériste plongea les yeux dans ceux terrorisés de la princesse.

« Je vous vois, dit-elle, mais…

— Mais quoi ? Mais quoi ?

— Vous êtes sûrement… On m’a dit… J’croyais…

— Qu’est-ce que tu croyais ? » cracha Kéli. Elle ne criait plus. Les mots lui sortaient de la bouche comme des mèches de fouet chauffées à blanc.

La servante s’affaissa en un tas secoué de sanglots. Kéli attendit un moment en battant du pied, puis secoua doucement la femme.

« Est-ce qu’il y a un mage en ville ? demanda-t-elle. Regarde vers moi, vers moi. Il y a un mage, non ? Vous, les filles, vous n’arrêtez pas de sortir en douce pour aller parler à des mages ! Où habite-t-il ? »

La femme tourna vers elle une figure barbouillée de larmes ; elle luttait contre son instinct qui lui disait que la princesse était morte.

« Euh… mage, oui… Coupefin, dans la rue du Mur…»

Les lèvres de Kéli se pincèrent sur un mince sourire. Elle se demanda où l’on rangeait ses manteaux, mais la raison froide lui dit qu’il serait fichtrement plus facile de les trouver toute seule que de prouver sa présence à la camériste. Elle attendit et observa la femme qui s’arrêta de pleurnicher, fit des yeux le tour de la pièce, vaguement ahurie, et s’empressa de déguerpir.

Elle m’a déjà oubliée, songea la princesse. Elle se regarda les mains. Elle avait l’impression d’être bien réelle.

C’était forcément de la magie.

Elle erra dans son vestiaire, ouvrit au hasard quelques placards et finit par dénicher une cape noire et une capuche. Elle se les passa, fila dans le couloir et dévala l’escalier de service.

Elle n’avait pas pris ce chemin depuis toute petite. C’était le monde des placards à linge, des planchers nus et des dessertes. Il y flottait une légère odeur de rassis.

Kéli le traversa comme un spectre tombé sur terre. Elle connaissait l’existence des logements du personnel, bien entendu, tout comme on connaît plus ou moins consciemment l’existence des gouttières et des égouts, et elle était prête à concéder que même s’ils se ressemblaient tous beaucoup, les domestiques devaient avoir des traits distinctifs permettant probablement à leurs proches de les identifier. Mais elle n’était pas prête à des spectacles comme celui de Moghedron, le sommelier, qui n’avait jusqu’ici été pour elle qu’une présence imposante aux évolutions de galion toutes voiles dehors : assis dans son office, la veste déboutonnée, la pipe au bec.

Deux servantes la dépassèrent en courant et en gloussant, sans un regard. Elle se dépêcha ; elle se sentait confusément, bizarrement, une intruse dans son propre château.

Pour la bonne raison, comprit-elle, que ce n’était plus du tout son château. Le monde bruyant qui l’entourait, avec ses buanderies fumantes et ses garde-manger frais, n’appartenait qu’à lui-même. Elle ne le possédait pas. C’était peut-être lui qui la possédait, elle.

Elle prit une cuisse de poulet sur la table de la plus grande cuisine, caverne tapissée de tant de casseroles qu’à la lumière des feux on avait l’impression d’un arsenal de tortues, et elle éprouva le frisson nouveau pour elle du vol. Elle avait commis un vol ! Dans son propre royaume ! Et les yeux du cuisinier lui passaient au travers, aussi vitreux que du civet de jambon.

À toutes jambes, Kéli franchit les cours des écuries, sortit par la porte de derrière et dépassa deux sentinelles dont les regards fixes et durs ne la remarquèrent pas.

Dehors, dans les rues, ce n’était pas si terrible, mais elle se sentit tout de même curieusement nue. Elle trouvait démoralisant de côtoyer des gens qui vaquaient à leurs affaires sans se soucier de la regarder, quand tout ce qu’elle savait jusqu’ici du monde, c’était qu’il tournait autour d’elle. Les piétons lui rentraient dedans et rebondissaient plus loin, en se demandant fugitivement dans quoi ils venaient de se cogner, et il lui fallait régulièrement s’écarter en vitesse du chemin des chariots.

La cuisse de poulet n’avait guère contribué à combler le creux laissé par son déjeuner sauté ; elle faucha deux pommes d’un éventaire et prit mentalement note de demander au chambellan de s’enquérir du prix des fruits et de faire parvenir de l’argent au marchand.

Les cheveux en bataille, plutôt sale et fleurant légèrement le crottin de cheval, elle parvint enfin devant la porte de Coupefin. Le heurtoir lui causa quelques soucis. Pour ce qu’elle en savait, les portes s’ouvraient devant les arrivants ; il y avait des gens spécialement prévus à cet effet.

Dans son affolement, elle ne remarqua même pas que le heurtoir lui clignait de l’œil.

Elle essaya encore et crut entendre un fracas au loin. Au bout d’un moment, la porte s’ouvrit de quelques centimètres, et elle entraperçu une figure ronde agitée surmontée de cheveux bouclés. Son propre pied droit la surprit en s’insérant intelligemment de lui-même dans l’entrebâillement.

« Je veux voir le mage, annonça-t-elle. Je vous prie de me recevoir séance tenante.

— Il est plutôt occupé pour l’instant, dit la figure. C’est un philtre d’amour que vous cherchez ?

— Un quoi ?

— Je… On fait une promotion sur notre baume « Bouclier de la Passion » de chez Coupefin, proposa la figure qui se fendit d’un clin d’œil surprenant. Ça permet de semer la folle avoine tout en garantissant une récolte nulle, si vous voyez ce que je veux dire. »

Kéli releva le menton. « Non, mentit-elle froidement. Je ne vois pas.

— Baume du Bélier ? Secours de Jeune Fille ? Gouttes pour les yeux à la belladone ?

— Je veux…

— Navré, on est fermés », dit la figure, et elle repoussa la porte. Kéli eut juste le temps de retirer son pied.

Elle marmonna quelques mots qui auraient stupéfié et choqué ses précepteurs, puis cogna sur le battant.

Son tambourinement ralentit soudain quand elle commença à comprendre.

Il l’avait vue ! Il l’avait entendue !

Elle frappa à la porte avec une vigueur renouvelée et cria de toute la puissance de ses poumons.

Une voix près de son oreille fit : « Fa mariera pas. F’est une vraie tête de cofon. »

Elle jeta un lent regard circulaire et croisa celui impertinent du heurtoir. Il frétilla de ses sourcils de métal dans sa direction et parla indistinctement par-dessus son anneau de fer forgé.

« Je suis la princesse Kéli, héritière du trône de Sto Lat, dit-elle avec hauteur en maintenant fermé le couvercle sur sa terreur. Et je ne parle pas aux accessoires de porte.

— Ben, moi, ve fuis feulement un heurtoir et ve parle à qui fa me fante, fit aimablement la gargouille. Et ve peux vous dire que le maître a eu une vournée éprouvante et qu’il ne veut pas qu’on le déranve. Mais vous pouvez effayer le mot mavique, ajouta-t-elle. Venant d’une volie femme, fa marfe neuf fois fur huit.

— Le mot magique ? Quel mot magique ? »

Le heurtoir fit entendre un ricanement. « On vous va donc rien appris, mademoivelle ? »

Elle se redressa de toute sa taille, ce qui ne changea pas grand-chose. Elle sentait qu’elle avait eu une journée éprouvante, elle aussi. Son père avait personnellement exécuté une centaine d’ennemis à la guerre. Elle devrait être capable de venir à bout d’un heurtoir de porte.