— Vous venez d’être nommé Identificateur Royal.
— Oh. En quoi ça consiste, exactement ?
— Vous allez rappeler à tout le monde que je suis vivante. C’est très simple. Blanchi et trois bons repas par jour. Magnez-vous, mon vieux.
— Royal ?
— Vous êtes mage. Je crois qu’il y a une chose que vous devez savoir », dit la princesse.
« AH OUI ? » fit la Mort.
(Il s’agit là d’un procédé de cinéma adapté au livre. La Mort ne parle pas à la princesse. Il se trouve en réalité dans son cabinet et s’adresse à son apprenti. Mais c’est plutôt efficace, non ? On doit appeler ça un fondu rapide, ou un zoom inversé. Ou autre chose. On peut s’attendre à tout de la part d’une industrie où tout le monde s’appelle « Coco ».)
« ET C’EST QUOI ? » ajouta-t-il, tout en enroulant un bout de soie noire autour d’un méchant hameçon coincé dans un petit étau qu’il avait fixé à son bureau.
L’apprenti hésita. Surtout parce qu’il avait peur et se sentait embarrassé, mais aussi parce que le spectacle d’un spectre encapuchonné montant paisiblement des mouches sèches aurait suffi à couper la voix à n’importe qui.
De plus, Ysabell se tenait assise dans le fond de la pièce ; elle faisait soi-disant de la couture, mais elle l’observait aussi à travers un voile de désapprobation renfrognée. Il sentait ses yeux bordés de rouge lui vriller l’arrière du crâne.
La Mort enfonça quelques plumes de cou de corbeau et siffla un petit air tarabiscoté entre ses dents ; il ne pouvait guère siffler autrement. Il releva la tête.
« HMM ?
— Ils… ils sont pas partis aussi facilement que je croyais, dit un Morty nerveux, debout sur le tapis devant le bureau.
— TU AS EU DES ENNUIS ? demanda la Mort en sectionnant d’un coup de ciseaux quelques brins de plumes.
— Ben, vous voyez, la sorcière voulait pas s’en aller, et le moine… eh ben, il a tout recommencé.
— PAS DE QUOI S’INQUIÉTER, PETIT…
— … Morty…
— … TU AURAIS DÉJÀ DÛ COMPRENDRE QUE CHACUN REÇOIT CE À QUOI IL S’ATTEND. C’EST TELLEMENT MIEUX COMME ÇA.
— Je sais, m’sieur. Mais ça veut dire que les méchants qui pensent se retrouver dans une sorte de paradis y vont réellement. Et que les bons qui ont peur de finir dans un endroit horrible souffrent vraiment. Y a pas de justice.
— QU’EST-CE QUE JE T’AI DIT QU’IL NE FALLAIT PAS OUBLIER QUAND TU ES DE SERVICE ?
— Ben, vous…
— HMM ? »
Morty, bredouillant, se tut. « IL N’Y A PAS DE JUSTICE. RIEN QUE TOI.
— Ben, je…
— TÂCHE DE T’EN SOUVENIR.
— Oui, mais…
— J’ESPÈRE QUE TOUT FINIRA PAR S’ARRANGER. JE N’AI JAMAIS VU LE CRÉATEUR MAIS, À CE QU’ON M’A DIT, IL NE NOURRIT PAS DE MAUVAISES INTENTIONS ENVERS LES GENS. » La Mort Cassa le fil d’un coup sec et entreprit de desserrer l’étau.
« ÔTE-TOI CES IDÉES-LÀ DE LA TÊTE, ajouta-t-il. EN TOUT CAS, LA TROISIÈME N’A PAS DÛ TE POSER DE PROBLÈME. »
L’instant était venu. Morty y songeait depuis un bout de temps. Ça ne rimait à rien de se taire. Il avait chamboulé tout le cours à venir de l’Histoire. Ces choses-là se remarquent, en général. Il valait mieux déballer ce qu’il avait sur le cœur. Avouer en homme. Avaler la pilule. Cartes sur table. Tourner autour du pot, non merci. Allez, on se jette à l’eau. Les yeux bleus perçants étincelèrent dans sa direction. Il leur opposa un regard de lapin noctambule qui essayerait de faire baisser les phares à un semi-remorque de quinze tonnes dont le chauffeur défoncé depuis douze heures à la caféine fait exploser les tachymètres de l’enfer. Sans succès. « Non, m’sieur, fit-il.
— BIEN. BRAVO. ET MAINTENANT, QU’EST-CE QUE TU DIS DE ÇA ? »
Les pêcheurs à la ligne assurent qu’une bonne mouche sèche doit astucieusement imiter la réalité. Il y a les bonnes mouches pour le matin. D’autres, différentes, pour la tombée du soir. Et ainsi de suite.
Mais ce que tenaient les phalanges triomphantes de la Mort, c’était une mouche de l’aube des temps. La mouche de la soupe originelle. Nourrie à la bouse de mammouth. Pas du genre à se cogner contre les carreaux de fenêtres, plutôt du genre à transpercer les murs. Un insecte capable de ressortir d’entre les lames de la plus lourde des tapettes, dégouttant de venin, assoiffé de vengeance. Elle se hérissait d’ailes bizarres et de lambeaux qui lui ballottaient par tout le corps. Apparemment, elle avait beaucoup de dents.
« Comment ça s’appelle ? demanda l’apprenti.
— JE VAIS L’APPELER… BELLE DE MORT. » La Mort donna à son œuvre un ultime regard admiratif avant de la piquer dans le capuchon de sa robe. « JE ME SENS D’HUMEUR À FAIRE UN PEU LA VIE CE SOIR, dit-il. TU PEUX TE CHARGER DU SERVICE, MAINTENANT QUE TU AS PRIS LE TOUR DE MAIN. COMME QUI DIRAIT.
— Oui, m’sieur », dit Morty d’un ton lugubre. Il voyait son existence s’étendre devant lui comme un vilain tunnel noir sans lumière au bout.
La Mort tambourinait des doigts sur son bureau, marmonnait tout seul.
« AH, OUI, fit-il. ALBERT M’A DIT QU’ON A FARFOUILLÉ DANS LA BIBLIOTHÈQUE.
— Comment ça, m’sieur ?
— ON A PRIS DES LIVRES, ON LES A LAISSÉS TRAÎNER. DES LIVRES SUR DES JEUNES FEMMES. IL TROUVE ÇA AMUSANT. »
Comme il a déjà été signalé, les Saints Écouteurs ont l’ouïe à ce point développée qu’un bon coucher de soleil peut les rendre sourds. L’espace de quelques secondes, Morty eut l’impression que la peau derrière son cou acquérait le même genre de facultés étranges, parce qu’il vit Ysabell se pétrifier au milieu d’un point de couture. Il perçut aussi la petite inspiration d’air déjà entendue parmi les rayonnages. Il se souvint du mouchoir de dentelle.
« Oui, m’sieur. Ça se reproduira plus, m’sieur », fit-il.
Sa nuque se mit à le démanger furieusement.
« FORMIDABLE. À PRÉSENT, FILEZ, VOUS DEUX. DEMANDEZ À ALBERT DE VOUS PRÉPARER UN PIQUE-NIQUE, N’IMPORTE QUOI. ALLEZ PRENDRE L’AIR. J’AI BIEN VU QUE VOUS VOUS ÉVITIEZ SANS ARRÊT, L’UN ET L’AUTRE. » Il décocha à son apprenti un coup de coude complice – c’était comme recevoir un coup de bâton – et ajouta : « ALBERT M’A APPRIS CE QUE ÇA VOULAIT DIRE.
— Ah bon ? » fit tristement Morty. Il s’était trompé, il y avait bien une lumière au bout du tunnel, et c’était un lance-flammes.
La Mort lui adressa un autre de ses clins d’œil façon supernova.
Morty ne le lui rendit pas. Il se retourna et se dirigea lentement vers la porte, à une vitesse et d’une démarche auprès desquelles l’allure de la Grande A’Tuin aurait passé pour les gambades d’un agneau.
Il était à mi-couloir lorsqu’il entendit une course légère dans son dos et qu’une main lui saisit le bras.
« Morty ? »
Il se retourna et fixa Ysabell à travers un brouillard de désespoir.
« Pourquoi tu l’as laissé croire que c’était toi, dans la bibliothèque ?
— Chais pas.
— C’était… très… gentil de ta part, dit-elle prudemment.
— Oui ? J’comprends pas ce qui m’a pris. »
Il tâtonna dans sa poche et sortit le mouchoir. « Ça vous appartient, je crois.
— Merci. » Elle se moucha bruyamment.
Morty était déjà beaucoup plus loin dans le couloir, les épaules voûtées, on aurait dit les ailes repliées d’un vautour. Elle lui courut après.
« Dis, fit-elle.
— Quoi ?
— Je voulais te remercier.
— Pas la peine, grommela-t-il. Vaudra mieux vous retenir de reprendre des livres. Ça les dérange, comme qui dirait. » Il se fendit d’un rire qu’il estimait sans joie. « Ha !