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— Quoi, « ha » ?

— Ha, c’est tout ! »

Il était arrivé au bout du couloir. Devant la porte de la cuisine, où Albert les lorgnerait d’un air entendu. Morty se dit qu’il ne le supporterait pas. Il s’arrêta.

« Mais je n’ai pris les livres que pour y trouver un peu de compagnie », dit-elle dans son dos.

Il céda.

« On pourrait faire un tour dans le jardin, dit-il d’un air accablé, avant de parvenir à s’endurcir un peu le cœur et d’ajouter : « Je vous oblige pas, bien sûr.

— Tu veux dire que tu ne vas pas te marier avec moi ? » fit-elle.

Morty fut horrifié. « Me marier ?

— Ce n’est pas pour ça que Père t’a ramené ici ? s’étonna-t-elle. Après tout, il n’a pas besoin d’apprenti.

— Vous voulez parler de tous ces coups de coude, de ces clins d’œil et de ces petites réflexions comme quoi « un jour, mon fils, tout ça sera à toi » ? J’ai essayé de pas y faire attention. J’ai pas encore envie de me marier, avec personne, ajouta-t-il, chassant de son esprit une image fugitive de la princesse. Et sûrement pas avec vous, sans vouloir vous offenser.

— Moi non plus, je ne me marierais pas avec toi, même si tu étais le dernier homme du Disque », répliqua-t-elle d’une voix douce.

Sa réponse fit mal à Morty. C’était une chose de ne pas vouloir épouser quelqu’un, mais une autre toute différente de s’entendre dire qu’on ne voulait pas de vous.

« Moi, au moins, j’ai pas l’air d’être resté enfermé dans une armoire à m’empiffrer de beignets à longueur d’années, dit-il alors qu’ils sortaient sur la pelouse noire de la Mort.

— Moi, au moins, je marche comme si mes jambes n’avaient qu’un genou chacune, répliqua-t-elle.

— Mes yeux, à moi, c’est pas deux œufs pochés pleins de gluglu. »

Ysabell hocha la tête. « D’un autre côté, mes oreilles à moi, elles n’ont pas l’air d’excroissances qui poussent sur les arbres morts. C’est quoi du gluglu ?

— Vous savez, comme les œufs que fait Albert.

— Quand le blanc est tout visqueux, tout dégoulinant, avec des bouts gluants dedans ?

— Oui.

— Un bon mot, reconnut-elle pensivement. Mais mes cheveux à moi, je te signale, ne ressemblent pas à une balayette de cabinets.

— Certainement, mais les miens, ils ressemblent pas non plus à un hérisson mouillé.

— Je te prie de remarquer que je n’ai pas la poitrine comme un porte-toasts dans un sac en papier mouillé. »

Morty loucha sur le haut de la robe d’Ysabell, gonflé de tels flotteurs qu’elle n’avait pas besoin de savoir nager, et s’abstint de tout commentaire.

« Mes sourcils, à moi, ils ont pas l’air de deux chenilles en train de s’accoupler, risqua-t-il :

— Exact. Mais au moins, mes jambes à moi, il me semble, elles pourraient bloquer un cochon dans une ruelle.

— Pardon… ?

— Elles ne sont pas arquées, expliqua-t-elle.

— Ah. »

Ils déambulèrent à travers les massifs de lis, provisoirement à court d’idées. Ysabell finit par faire face à Morty et lui tendit la main. Il la serra dans un silence reconnaissant.

« Ça suffit ? demanda-t-elle.

— Largement.

— Bien. À l’évidence, il ne faut pas nous marier, ne serait-ce que par égard pour les enfants. »

Morty approuva de la tête.

Ils s’assirent sur un banc de pierre entre des haies soigneusement taillées au carré. La Mort avait installé un étang dans ce coin du jardin, alimenté par une source glacée qu’avait l’air de vomir une statue de lion. Des carpes grasses et blanches se tapissaient dans les profondeurs, ou affleuraient la surface parmi les nénuphars d’un noir velouté.

« On aurait dû apporter des miettes de pain, fit bravement Morty, optant pour un sujet absolument anodin.

— Il ne vient jamais à l’étang, tu sais, dit Ysabell qui contemplait les poissons. Il l’a fait pour m’amuser.

— Ç’a pas marché ?

— Il n’est pas réel, dit-elle. Rien n’est réel, ici. Pas vraiment réel. Il aime se conduire comme un être humain, c’est tout. Il fait de gros efforts en ce moment, remarque. Je crois que tu as un effet sur lui. Tu sais qu’une fois, il a essayé d’apprendre le banjo ?

— Je le vois mieux à l’orgue.

— Il n’a jamais pu attraper le coup, continua Ysabell en l’ignorant. Il n’arrive pas à créer, tu comprends.

— Vous avez dit qu’il a créé cet étang.

— C’est la copie d’un autre qu’il a vu ailleurs. Tout est copié. »

Morty changea de position, mal à l’aise. Un petit insecte lui était monté sur la jambe. « C’est plutôt triste, dit-il d’un ton qu’il espéra grosso modo de circonstance.

— Oui. »

Elle ramassa une poignée de graviers sur le chemin et se mit à les jeter distraitement d’une chiquenaude dans l’étang.

« Mes sourcils sont si affreux que ça ? demanda-t-elle.

— Hum, répondit Morty, je le crains.

— Oh. » Plie, ploc. Les carpes observaient la jeune fille d’un œil dédaigneux.

« Et mes jambes à moi ? fit-il.

— Pareil. Navrée. »

Anxieusement, Morty passa tant bien que mal en revue son répertoire réduit en matière de conversation et renonça.

« Tant pis, dit-il avec courage. Vous, au moins, vous pouvez recourir aux pinces à épiler.

— Il est très gentil. » Ysabell l’ignora encore. « Mais c’est comme s’il pensait à autre chose.

— C’est pas votre vrai père, hein ?

— Mes parents sont morts en traversant le Grand Nef, il y a des années de ça. Pendant une tempête, je crois. Il m’a trouvée et m’a ramenée ici. Je ne sais pas pourquoi il a fait ça.

— Peut-être qu’il s’est senti de la pitié pour vous.

— Il ne sent jamais rien. Je ne dis pas ça méchamment, tu comprends. Il n’a rien pour sentir quoi que ce soit, pas de ces machins, là, pas de glandes. Il s’est sans doute imaginé de la pitié pour moi. »

— Mon père, il était un peu comme ça. Il est, j’veux dire.

— Mais il a sûrement des glandes, lui.

— J’imagine, oui, fit Morty qui s’agita d’un air inquiet. C’est pas des choses auxquelles j’ai très souvent réfléchi, les glandes. »

Assis côte à côte, ils regardèrent fixement une truite. Elle leur rendit la pareille.

« J’ai tout chamboulé l’histoire du futur, dit Morty.

— Ah, oui ?

— Vous comprenez, quand il a voulu la tuer, moi, je l’ai tué, lui, alors que d’après l’Histoire elle aurait dû mourir et le duc devenir roi ; mais le pire, le pire, c’est que ce duc, complètement pourri jusqu’à l’os, aurait uni les cités qui auraient fini par former une fédération, et les livres disent qu’il s’en serait suivi cent ans de paix et d’abondance. J’veux dire, on pourrait s’attendre à un règne de terreur ou j’sais pas quoi, mais faut croire que l’Histoire a des fois besoin de gens dans ce goût-là, alors que la princesse, elle représente qu’un monarque de plus. J’veux dire, pas mauvais, même plutôt bon, mais pas celui qu’il faut, et maintenant tout est fichu en l’air, l’Histoire bat de l’aile dans tous les sens, et tout ça, c’est de ma faute. »

Il se tassa, dans l’attente angoissée de la réponse d’Ysabell.

« Tu avais raison, tu sais.

— Ah, oui ?

— Il aurait fallu apporter des miettes de pain. Je pense qu’ils trouvent de quoi manger dans l’eau. Des scarabées, tout ça.