Quelque chose d’indéfinissable dans le reste de sa personne pousse les observateurs à se dire qu’il serait aussi avisé de causer des ennuis à ce garçon que de flanquer un coup de pied dans un nid de guêpes. En bref, Morty ne ressemble plus du tout à ce qu’un chat aurait rapporté puis rendu.
L’aubergiste relâcha son étreinte sur le solide gourdin pacificateur qu’il gardait sous le comptoir et composa ses traits en un semblant de sourire enjoué et accueillant, quoique pas trop.
« ’soir, Vot’ Seigneurie, dit-il. Qu’esse y a pour vot’service, par c’te nuit d’froidure ?
— Quoi ? répondit Morty, que la lumière faisait cligner des yeux.
— Ce qu’y veut dire, c’est : qu’esse tu veux boire ? expliqua un petit homme à face de furet assis près du feu et qui considérait Morty de l’œil du boucher devant tout un champ d’agneaux.
— Hum. J’sais pas. Vous vendez de la goutte d’étoile ?
— Jamais entendu causer, Vot’ Seigneurie. »
Morty fit du regard le tour des figures qui l’observaient, illuminées par le feu. Le type de gens qu’on qualifie volontiers de sel de la terre. En d’autres termes, ils manquaient de raffinement, ils avaient mauvaises mines et ils étaient malsains, mais Morty, tout à ses préoccupations, ne remarqua rien.
« Qu’est-ce qu’on aime boire par ici, alors ? »
L’aubergiste lança un coup d’œil en coin à ses clients, un tour de force vu qu’ils se trouvaient juste devant lui.
« Ben, Vot’ Seigneurie, on boit du frottis, d’préférence.
— Du frottis ? répéta Morty auquel échappèrent les ricanements étouffés.
— Oui-da, Vot’ Seigneurie. Fait avec d’la pomme. Enfin, surtout d’la pomme. »
Une boisson saine, se dit Morty. « Oh. Bien, fit-il. Une pinte de frottis, alors. » Il mit la main à sa poche et sortit la bourse d’or que la Mort lui avait remise. Elle était encore pas mal pleine. Dans le brusque silence de l’auberge, le léger tintement des pièces résonna comme les légendaires Gongs de Cuivre de Leshp qu’on entend au large par nuit de tempête quand les courants les agitent dans leurs tours englouties par trois cents brasses de fond.
« Et veuillez servir à ces messieurs ce qu’ils désirent », ajouta-t-il.
Noyé sous le chœur des remerciements, il ne remarqua pas que ses nouveaux amis se faisaient remplir de tout petits verres format dé à coudre, et lui une grosse chope de bois.
On raconte des tas d’histoires sur le frottis, comment on le distille dans les marais selon d’anciennes recettes transmises tant bien que mal de père en fils. Rien n’est vrai pour ce qui est des rats, des têtes de serpents ou de la grenaille de plomb. La légende du mouton crevé : pure invention. On peut oublier toutes les variations sur l’histoire du bouton de culotte. En revanche, celle qui recommande de ne pas le mettre en contact avec du métal est parfaitement authentique : lorsque l’aubergiste roula scandaleusement Morty sur la monnaie et qu’il posa le petit tas de cuivre dans une flaque du breuvage, ça se mit aussitôt à mousser.
Morty flaira sa chope, puis prit une gorgée. Le goût rappelait un peu la pomme, un peu les matins d’automne et beaucoup le dessous d’une pile de rondins. Mais pour ne pas paraître irrespectueux, il avala une lampée.
L’assemblée l’observa en comptant tout bas.
Morty sentit qu’on attendait quelque chose de lui.
« Bon, fit-il, très rafraîchissant. » Il prit une autre gorgée. « Faut s’habituer au goût, ajouta-t-il, mais ça vaut le coup, c’est sûr. »
Un ou deux murmures mécontents s’élevèrent dans les derniers rangs de l’assemblée.
« L’a coupé l’frottis, v’là tout.
— Nan, tu sais bien c’que ça donne quand on laisse tomber une goutte d’eau d’dans. »
L’aubergiste s’efforça d’ignorer les commentaires. « Vous aimez ? demanda-t-il à Morty, à peu près du même ton qu’on avait demandé à saint Georges : « Vous avez tué quoi ? »
— Du corps, répondit Morty. Un léger goût de noisette.
— Excusez », fit le tenancier qui retira doucement la chope de la main de Morty. Il la renifla, puis s’essuya les yeux.
« Uuunnyag, dit-il. C’en est, y a pas de doute. »
Il posa sur le jeune homme un regard proche de l’admiration. Non pas parce que Morty avait bu un tiers de pinte de frottis mais parce qu’il restait encore vertical et apparemment en vie. Il rendit la chope ; on aurait dit qu’il remettait une coupe après une compétition mémorable. Lorsque Morty s’envoya une nouvelle rasade, plusieurs spectateurs grimacèrent. L’aubergiste se demanda de quoi étaient faites les dents de ce client-là et conclut qu’il devait s’agir du même matériau que son estomac.
« Vous seriez pas mage, des fois ? s’enquit-il, au cas où.
— J’regrette, non. Faudrait ? »
Il me semblait bien, songea le tenancier, il ne marche pas comme un mage et puis, de toutes façons, il ne fume pas. Il considéra à nouveau la chope de frottis.
Quelque chose clochait dans tout ça. Quelque chose clochait chez ce gars-là. Il n’avait pas l’air normal. Il avait l’air…
… plus solide qu’il n’aurait dû.
C’était ridicule, bien entendu. Le comptoir était solide, le carrelage était solide, les clients aussi solides qu’on pouvait le souhaiter. Pourtant, Morty, avec son air gauche, qui sirotait comme si de rien n’était un liquide propre à récurer les cuillers, Morty dégageait une impression de solidité particulièrement puissante, de dimension supplémentaire de la réalité. Ses cheveux étaient plus capillaires, ses vêtements plus vestimentaires, ses chaussures la quintessence du chaussage. Rien qu’à le regarder, on avait mal au crâne.
Morty prouva quand même qu’il restait humain, en fin de compte. La chope s’échappa de ses doigts engourdis et claqua sur les dalles, qu’un fond de frottis entreprit aussitôt de ronger pour passer au travers. Il désigna le mur d’en face, ouvrit et referma plusieurs fois la bouche sans qu’un son n’en sorte.
Les habitués retournèrent à leurs discussions et à leurs jeux de palet-joli, rassurés : tout était rentré dans l’ordre, Morty se comportait tout à fait normalement à présent. L’aubergiste, soulagé que le breuvage n’ait pas failli à sa réputation, avança le bras par-dessus le comptoir et le tapa amicalement sur l’épaule.
« Ça ira, dit-il. Ça fait souvent cet effet-là, on ajuste mal à la tête pendant quèques semaines, faut pas vous tracasser, une goutte de frottis vous r’mettra d’aplomb. »
Il est de fait que le remède le plus efficace pour une gueule de bois au frottis, c’est de reprendre du poil de la bête ou – le terme serait plus approprié – de la dent du requin, voire de la chenille du bulldozer.
Mais Morty, le doigt toujours tendu, se contenta de demander d’une voix tremblante : « Vous le voyez ? Il passe à travers le mur ! Il passe carrément à travers le mur !
— Y a des tas de machins qui passent à travers le mur la première fois qu’on boit du frottis. Des machins verts avec des poils partout, en général.
— C’est la brume ! Vous l’entendez pas qui grésille ?
— Une brume qui grésille, hein ? » L’aubergiste regarda le mur nu qui n’avait rien de mystérieux en dehors de quelques toiles d’araignées. Le ton insistant de Morty l’inquiétait. Il aurait préféré les monstres squameux ordinaires. On savait à quoi s’en tenir avec eux.
« Ça vient directement dans la salle. Vous sentez rien ? »
Les clients s’entre-regardèrent. Morty les mettait mal à l’aise. Un ou deux reconnurent par la suite qu’ils avaient effectivement senti comme un picotement glacé, mais c’était peut-être une histoire d’indigestion.