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Terpsic regardait, avec une fascination horrifiée, la silhouette indistincte derrière les saules lancer et lancer encore. L’eau bouillonnait tandis que toute la faune à nageoires de la rivière cherchait à s’écarter du chemin de la terreur bourdonnante ; hélas, un gros brochet affolé, en pleine confusion, se prit à son hameçon.

La seconde suivante, Terpsic n’était plus sur la berge mais parmi les ténèbres vertes et résonnantes ; alors que son souffle s’échappait en bulles de sa bouche, il regardait sa vie défiler en éclair sous ses yeux et redoutait, même à l’instant de la noyade, l’idée de revivre la période comprise depuis le jour de son mariage. Il lui vint à l’esprit que Gwladys serait bientôt veuve, ce qui lui remonta un peu le moral. Terpsic avait toujours essayé de voir le bon côté des choses, et il lui sembla, tandis qu’il s’enfonçait avec reconnaissance dans la vase, qu’à partir de cet instant son existence ne pourrait que s’améliorer…

Une main le saisit alors par les cheveux et le ramena à l’air libre, qui soudain lui fit atrocement mal. Des taches horribles bleues et noires lui passaient devant les yeux. Il avait les poumons en feu. Sa gorge n’était plus qu’un tuyau douloureux.

Des mains – des mains froides, des mains glacées, des mains qui donnaient l’impression de gants remplis de dés à jouer – le tirèrent hors de l’eau et le rejetèrent sur la rive où, après quelques tentatives crânes de mourir quand même noyé, il finit par être ramené de force à ce qui lui tenait lieu de vie.

Terpsic ne se mettait pas souvent en colère, Gwladys désapprouvait ça. Mais il se sentait floué. Il était né sans qu’on l’ait consulté, s’était marié parce que Gwladys et le père de Gwladys y avaient veillé, et la seule démarche importante de sa vie d’homme qui lui appartenait exclusivement, voilà qu’on l’en privait sans autre forme de procès. Quelques secondes plus tôt, tout était si simple. Maintenant, tout redevenait compliqué.

Non pas qu’il voulût mourir, bien entendu. Les dieux étaient très stricts sur la question du suicide. Il n’avait pas voulu qu’on le sauve, c’est tout.

Il leva des yeux rouges dans un masque de vase et de lentilles d’eau vers la forme floue au-dessus de lui et s’écria : « Pourquoi donc vous m’avez sauvé ? »

La réponse le tracassa. Il y repensa tout au long du chemin du retour en pataugeant dans ses souliers. Elle se tapit au fond de son esprit lorsque Glawdys se plaignit de l’état de ses vêtements. Elle ricocha sous son crâne tandis qu’assis près du feu il éternuait d’un nez coupable, parce que Glawdys ne supportait pas non plus de le voir malade. Alors qu’il frissonnait dans son lit, elle s’incrusta dans ses rêves comme un iceberg. Au plus fort de sa fièvre, il marmonna : « Qu’est-ce qu’il a voulu dire par : « POUR PLUS TARD » ? »

* * *

Les torches brillaient dans la cité de Sto Lat. Des escouades entières d’hommes avaient pour tâche de les renouveler en permanence. Les rues flamboyaient. Les flammes crépitantes repoussaient des ombres qui, toutes les nuits et ce depuis des siècles, menaient irréprochablement leurs petites affaires. Elles illuminaient des recoins oubliés où des yeux de rats ahuris étincelaient au fond de leurs trous. Elles forçaient les cambrioleurs à garder la chambre. Elles luisaient dans la brume nocturne, formaient des halos de clarté jaune qui éclipsaient les lueurs froides tombant du Moyeu. Mais surtout, elles éclairaient le visage de la princesse Kéli.

On le voyait partout. Il tapissait la moindre surface plane. Bigadin enfilait au petit galop les rues illuminées, entre des rangées de princesses Kéli placardées sur les portes, les murs et les pignons. Morty regardait, bouche bée, les affiches de sa bien-aimée occuper tous les emplacements où la colle avait pu prendre.

Bien qu’étrangers, le cavalier et son cheval n’avaient l’air d’intéresser personne. La vie nocturne de Sto Lat n’était certes pas aussi colorée ni aussi mouvementée que celle d’Ankh-Morpork, de même qu’une corbeille à papier ne peut rivaliser avec une décharge municipale, mais les rues grouillaient cependant de monde et retentissaient des cris des bonimenteurs, joueurs, marchands de bonbons, artistes de la muscade, belles-de-nuit, voleurs à la tire, voire du commerçant fourvoyé qui n’arrivait plus à réunir assez d’argent pour repartir. Tandis que Morty fendait la foule sur sa monture, ses oreilles captaient des bribes de conversations dans une demi-douzaine de langues différentes ; acceptant la chose dans un état second, il s’aperçut qu’il les comprenait toutes.

Il finit par mettre pied à terre pour mener Bigadin par la bride dans la rue du Mur, où il chercha vainement la maison de Coupefin. Il la trouva malgré tout, mais uniquement parce qu’une bosse dans l’affiche la plus proche proférait des jurons assourdis.

Il avança la main avec précaution et souleva un coin de papier.

« Merfi beaucoup, fit la gargouille-heurtoir. F’est pas croyable, fa. On vit fa petite vie tranquille, et paf, on fe retrouve avec de la colle plein la boufe.

— Où il est, Coupefin ?

— Parti au palais. » Le heurtoir lorgna dans sa direction et lui lança un clin d’œil de fonte. « Des vhommes font venus ferfer toutes fes vaffaires. Après fa, d’autres fe font mis à placarder le portrait de fa petite amie partout. Falopiauds », ajouta-t-il.

Morty rougit.

« Sa petite amie ? »

Le heurtoir, du genre démoniaque, ricana au son de sa voix. On aurait dit des ongles frottés sur une lime.

« Tout vuste, fit-il. V’allaient l’air preffés, ve t’affure. »

Morty était déjà remonté sur Bigadin.

« Dis ! s’écria le heurtoir au moment où il repartait. Dis ! tu n’pourrais pas me dégaver, mon garfon ? »

Morty tira si fort sur les rênes que Bigadin se cabra et dansa follement à reculons sur les pavés, puis il tendit le bras et saisit l’anneau du heurtoir. La gargouille leva les yeux sur sa figure et céda soudain à une vraie trouille de marteau de porte. Le regard de Morty flamboyait comme un creuset, son expression rappelait un fourneau, sa voix contenait assez de chaleur pour vaporiser du fer. Elle ignorait de quoi il était capable, mais elle se dit qu’il valait mieux ne pas le découvrir.

« Comment tu m’as appelé ? » siffla le jeune homme.

Le heurtoir réfléchit à toute vitesse.

« Monfleur ? répondit-il.

— Qu’est-ce que tu m’as demandé ?

— De me dégaver ?

— J’en ai pas envie.

— F’est bien, fit le heurtoir, f’est très bien. Ve m’en fife. V’attendrai. Dégave toi-même, alors. »

Il regarda Morty s’éloigner au petit trot ; il frissonna de soulagement et dans sa nervosité se cogna tout seul doucement contre la porte.

« Il t’a prriiis en grriiippe, couina une charnière.

— Ferme-la, espèfe de gond ! »

* * *

Morty croisa des veilleurs de nuit dont la tâche consistait désormais à secouer des clochettes et à clamer le nom de la princesse, mais sans conviction, comme s’ils avaient du mal à s’en souvenir. Il les ignora parce qu’il écoutait des voix dans sa tête qui disaient :

Elle ne t’a vu qu’une fois, imbécile. Pourquoi s’intéresserait-elle à toi ?

Oui, mais je lui ai tout de même sauvé la vie…

Ça veut dire que sa vie lui appartient, à elle, pas à toi. Et puis, il est mage, l’autre.

Et après ? Les mages, normalement, ils… ils sortent pas avec les filles, ils sont célébrataires…