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— Tu l’as vu ? C’était loin ? Il allait vite ?

— Évidemment que je l’ai vu. Je l’ai traversé deux fois à cheval. C’était comme…

— Mais tu n’es pas mage, alors pourquoi…

— Qu’est-ce que vous faites ici, vous, d’ailleurs… ? »

Coupefin prit une profonde inspiration. « La ferme, tout le monde ! » brailla-t-il.

Le silence se fit. Puis le mage saisit Morty par le bras. « Viens, dit-il en le tirant en arrière dans le couloir. Je ne sais pas qui tu es exactement et j’espère avoir le temps de le découvrir un jour, mais quelque chose de vraiment affreux va bientôt arriver, et je crois que, d’une certaine façon, tu es dans le coup.

— Quelque chose d’affreux ? Quand ?

— Ça dépend à quelle distance se trouve la zone de démarcation et à quelle vitesse elle avance », répondit Coupefin qui entraîna Morty dans un passage latéral. Arrivé devant une petite porte de chêne, il lui lâcha le bras et fourragea encore dans sa poche pour retirer un petit bout de fromage tout dur et une tomate désagréablement molle.

« Tiens-moi ça, tu veux ? Merci. » Il fouilla à nouveau, ramena une clé et déverrouilla la porte.

« Ça va tuer la princesse, pas vrai ? fit Morty.

— Oui et non, répondit Coupefin. » Il marqua une pause, la main sur la poignée. « Plutôt perspicace, dis-moi. Comment tu sais ça ?

— Je… hésita Morty.

— Elle m’a raconté une drôle d’histoire, reprit Coupefin.

— Je m’en doute. Si c’est une histoire incroyable, elle est vraie.

— C’est toi, hein ? L’assistant de la Mort ?

— Oui. Mais j’suis pas de service en ce moment.

— Ravi de l’entendre. »

Coupefin referma la porte derrière eux et tâtonna à la recherche d’un bougeoir. Il y eut un pan ! un éclair de lumière bleue et un gémissement.

« Désolé, dit-il en se suçotant les doigts. Un sortilège pour allumer le feu. Je n’ai pas encore vraiment le tour de main.

— Vous vous y attendiez, à ce dôme, non ? fit très vite Morty. Qu’est-ce qui va se passer quand il va se refermer complètement ? »

Le mage s’assit de tout son poids sur les restes d’un sandwich au bacon.

« Je ne suis pas tout à fait sûr, dit-il. Ce sera intéressant de voir ça. Mais pas de l’intérieur, j’en ai peur. Ce qui va se passer, d’après moi, c’est que la semaine dernière n’aura jamais existé.

— Elle va mourir d’un coup ?

— Tu ne saisis pas bien. Elle sera morte depuis une semaine. Tout ça – il agita vaguement une main en l’air – ne sera pas arrivé. L’assassin aura fait son office. Toi, tu auras fait le tien. L’Histoire se sera rétablie toute seule. Tout sera rentré dans l’ordre. Du point de vue de l’Histoire, s’entend. Il n’en existe pas d’autre, d’ailleurs. »

Morty regarda dehors par la fenêtre étroite. Il voyait au-delà de la cour les rues illuminées où un portrait de la princesse souriait aux étoiles.

« Parlez-moi des affiches, dit-il. On dirait comme un truc de mage.

— Je ne suis pas sûr que ça marche. Tu vois, les gens commençaient à ne pas se sentir dans leur assiette, et ils ne savaient pas pourquoi, ce qui aggravait encore leur cas. Ils avaient la tête dans une réalité et le corps dans une autre. Très désagréable. Ils ne se faisaient pas à l’idée qu’elle était toujours vivante. J’ai pensé que les affiches seraient une bonne solution mais, tu sais, les gens ne voient que ce que leur tête leur demande de voir.

— Ça, j’aurais pu vous le dire, remarqua amèrement Morty.

— J’ai envoyé les crieurs publics dans les rues toute la journée, poursuivit Coupefin. J’ai pensé que si les gens finissaient par croire en elle, la nouvelle réalité deviendrait peut-être la vraie.

— Mmmph ? » fit Morty. Il se détourna de la fenêtre. « Comment ça ?

— Eh bien, tu vois… j’ai pensé que s’il y avait assez de monde pour croire en elle, ils arriveraient à changer la réalité. Ça marche pour les dieux. Quand les gens arrêtent de croire en eux, les dieux meurent. Quand il y en a beaucoup à y croire, ils se renforcent.

— J’savais pas. Je croyais que les dieux, c’étaient les dieux, voilà tout.

— Ils n’aiment pas ça, qu’on en parle, dit Coupefin en fouillant dans le tas de livres et de parchemins qui encombraient sa table de travail.

— Ben, ça marche peut-être pour les dieux parce qu’ils sont spéciaux. Les gens, ils sont plus… solides. Ça marcherait pas pour les gens.

— Faux. Imaginons que tu sortes d’ici et que tu rôdes dans le palais. L’un des gardes finirait sûrement par te repérer, il te prendrait pour un voleur et t’abattrait d’un carreau d’arbalète. Je veux dire que, dans cette réalité-ci, tu serais un voleur. Plus exactement, tu n’en serais pas un, mais tu mourrais comme tel. La foi, c’est du costaud. Je suis mage. On connaît ces choses-là, nous autres. Regarde. »

Il extirpa un livre des débris devant lui et l’ouvrit à la tranche de bacon qui lui servait de signet. Morty regarda par-dessus son épaule et fronça les sourcils à la vue de l’écriture magique tortueuse. Elle se déplaçait sur la page, se tortillait et se contorsionnait dans son effort pour être illisible à un non-mage, et le résultat était déplaisant.

« C’est quoi ? demanda-t-il.

— C’est le Livre de la Magie d’Alberto Malik le Mage, répondit Coupefin, une espèce de manuel théorique. Il est déconseillé de trop fixer les mots, ça les fâche. Regarde, il dit ici…»

Ses lèvres remuèrent silencieusement. De petites gouttes de sueur lui perlèrent sur le front, décidèrent de se rassembler et de descendre voir ce que faisait le nez. Ses yeux s’embuèrent.

Certains aiment s’installer avec un bon livre. Nul pourvu de toutes ses cases pleines n’aimerait s’installer avec un livre de magie, parce que les mots, même pris séparément, mènent leur propre vie malveillante, et les lire tient en gros du bras de fer mental. Plus d’un jeune mage s’est essayé à lire un grimoire trop coriace pour lui, et ceux qui ont entendu les cris n’ont retrouvé que des souliers pointus d’où montait le classique filet de fumée ainsi qu’un livre peut-être un tout petit peu plus épais qu’avant. Il peut arriver des choses aux fouineurs de bibliothèques magiques auprès desquelles se faire arracher la figure par des monstruosités tentaculaires passe pour un banal massage léger.

Par bonheur, Coupefin disposait d’une édition expurgée, et une pince maintenait fermées certaines des pages les plus pénibles (mais par nuit calme il entendait les mots emprisonnés crisser furieusement dans leur geôle, comme une araignée piégée dans une boîte d’allumettes ; quiconque a déjà côtoyé un porteur de baladeur saura exactement à quoi ça ressemblait).

« Voilà le passage, dit Coupefin. Ici, ça dit que même les dieux…

— Je l’ai déjà vu !

— Quoi ? »

Morty pointa un doigt tremblant sur le livre.

« Lui, là ! »

Coupefin jeta un regard bizarre à son compagnon avant d’examiner la page de gauche. Il vit la représentation d’un vieux mage tenant un livre et un bougeoir, dans une attitude de dignité proche de la phase terminale.

« Ça ne fait pas partie de la magie, dit-il avec humeur, ça n’est que l’auteur.

— Qu’est-ce qu’il y a d’écrit dessous ?

— Euh. Ça dit : Sy ce lysvre vous a pelu, vous aymerez auscy les tystres suyvants de…

— Non, juste en dessous, j’voulais dire !

— Facile. C’est le vieux Malik lui-même. Tous les mages le connaissent. Tu comprends, il a fondé l’Université. » Coupefin gloussa. « Il a une statue célèbre dans la salle principale, et une fois, pendant la Semaine du Chahut, j’ai grimpé dessus et mis une…»