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— Non, s’amuser, ce n’est pas quelqu’un, c’est ce qu’on fait en ce moment.

— ON S’AMUSE ?

— C’est ce que je croyais », fit le gros Sire Rodley, moins sûr de lui.

La voix près de son oreille le tracassait un peu ; elle avait l’air de lui arriver directement dans le cerveau.

« C’EST QUOI, S’AMUSER ?

— Ça !

— ENVOYER DES GRANDS COUPS DE PIED, C’EST S’AMUSER ?

— Des fois.

— À QUOI ON RECONNAÎT QU’ON S’AMUSE ?

— Eh bien, quand… Écoutez, on s’amuse ou on ne s’amuse pas, ça ne se demande pas, on le sait, voilà tout, d’accord ? Comment vous vous êtes retrouvé ici, au fait ? ajouta-t-il. Vous êtes un ami du Patricien ?

— DISONS QU’IL ME FOURNIT DES CLIENTS. J’AI EU ENVIE DE TÂTER UN PEU DES PLAISIRS HUMAINS.

— M’avez l’air d’avoir encore du chemin à faire.

— JE SAIS. JE VOUS PRIE D’EXCUSER MON IGNORANCE DÉPLORABLE. JE NE DEMANDE QU’À APPRENDRE. TOUS CES GENS, DITES-MOI… ILS S’AMUSENT ?

— Oui !

— ALORS, C’EST DONC ÇA, S’AMUSER.

— Je suis content que la question soit réglée. Attention à la chaise », jeta brusquement Sire Rodley qui se sentait à présent désagréablement dégrisé et ne s’amusait plus du tout.

Une voix dans son dos répétait doucement : « S’AMUSER, C’EST ÇA. BOIRE BEAUCOUP, C’EST S’AMUSER. NOUS NOUS AMUSONS. IL S’AMUSE. ÇA, C’EST S’AMUSER.

« QU’EST-CE QU’ON S’AMUSE ! »

Derrière, le petit dragon des marais du Patricien se cramponnait âprement aux os du bassin de la Mort et songeait : gardes ou pas, la prochaine fois qu’on passe devant une fenêtre ouverte, je fonce comme si j’avais le feu au cul.

* * *

Kéli se redressa comme un piquet dans son lit.

« Pas un pas de plus, dit-elle. Gardes !

— Impossible de l’arrêter, fit le premier garde dont la figure piteuse passa l’encadrement de la porte.

— Il est entré de force… fit le second, de l’autre côté.

— Et le mage a dit que c’était d’accord, et puis à nous, on nous a dit qu’il fallait tous l’écouter parce qu’…

— D’accord, d’accord. Il y en a qui ont vu la mort de près, dans cette chambre », dit avec humeur Kéli qui reposa l’arbalète sur la table de chevet sans, malheureusement, remettre le cran de sûreté.

Il y eut un déclic, un claquement de corde qui se détend contre du métal, un sifflement et un gémissement. Le gémissement venait de Coupefin. Morty pivota vers lui.

« Ça va ? demanda-t-il. Vous avez été touché ?

— Non, répondit faiblement le mage. Non, non. Et toi, ça va ?

— Un peu fatigué. Pourquoi ?

— Oh, rien, rien. Pas de courants d’air, nulle part ? Pas l’impression de petites fuites ?

— Non. Pourquoi ?

— Oh, rien, rien. » Coupefin se retourna pour examiner de près le mur derrière Morty.

« On ne pourrait pas leur ficher la paix, aux morts ? dit aigrement Kéli. Je croyais qu’au moins, on avait droit à une bonne nuit de sommeil, quand on était mort. » Elle donnait l’impression d’avoir pleuré. Avec une perspicacité qui l’étonna, Morty s’aperçut qu’elle le savait et que ça la mettait encore davantage en colère.

« C’est pas très juste, dit-il. Je suis venu pour aider. Pas vrai, Coupefin ?

— Hmm ? fit le mage qui avait trouvé le carreau d’arbalète enfoncé tout droit dans le plâtre et qui le regardait d’un œil extrêmement soupçonneux. Oh, oui. Exact. Mais ça ne marchera pas. Excusez-moi, personne n’aurait une ficelle ?

— Pour aider ? cracha Kéli. Pour aider ? Sans vous…

— Vous seriez morte pour de bon », termina Morty. Elle le regarda, bouche bée.

« Mais je ne le saurais pas, dit-elle. C’est ça le pire.

— Je crois que vous deux, vous feriez mieux de partir, dit Coupefin aux gardes qui s’efforçaient de passer inaperçus. Mais je vais garder cette lance, s’il vous plaît. Merci.

— Écoutez, dit Morty. J’ai un cheval, dehors. Il est étonnant. Je peux vous emmener n’importe où. Pas la peine d’attendre ici.

— Vous ne savez pas grand-chose de la monarchie, je me trompe ? fit Kéli.

— Hum. Non ?

— Ce qu’elle veut dire, c’est qu’il vaut mieux être une reine morte dans son château qu’une roturière vivante ailleurs, expliqua Coupefin qui avait fiché la lance dans le mur près du carreau et essayait de viser dans le prolongement de la hampe. Ça ne marcherait pas, de toutes façons. Le dôme n’est pas centré sur le palais, il est centré sur elle.

— Sur qui ? » fit Kéli. Sa voix aurait gardé du lait au frais pendant un mois.

« Sur Son Altesse, répondit machinalement Coupefin, un œil fermé le long de la lance.

— Ne l’oubliez pas.

— Je ne l’oublierai pas, mais la question n’est pas là », dit le mage. Il retira le carreau du plâtre et en éprouva la pointe du doigt.

« Mais si vous restez ici, vous allez mourir ! fit Morty.

— Alors je montrerai au Disque comment meurt une reine », dit Kéli, aussi fière que le permettait sa liseuse rose en tricot.

Morty s’assit sur le bout du lit, la tête dans les mains.

« Je le sais, moi, comment ça meurt, une reine, marmonna-t-il. Comme tout le monde. Et certains d’entre nous aimeraient mieux éviter d’assister au spectacle.

— Excusez-moi, je veux juste regarder cette arbalète, dit Coupefin sur le ton de la conversation en tendant le bras entre eux. Ne faites pas attention à moi.

— J’affronterai mon sort avec fierté, dit Kéli, mais un léger doute perçait dans sa voix.

— Sûrement pas. J’veux dire : je sais de quoi je parle. Vous pouvez me croire. La fierté, elle a rien à voir là-dedans. On meurt et c’est tout.

— Oui, vous peut-être. Moi, je mourrai noblement, comme la reine Ezériel. »

Le front de Morty se plissa. Pour lui, l’Histoire restait un livre fermé.

« Qui c’est ?

— Elle vivait en Klatch, elle avait un tas d’amants et elle s’est assise sur un serpent, le renseigna Coupefin qui retendait l’arbalète.

— Elle l’a fait exprès ! Elle était malheureuse en amour !

— Tout ce que j’ai retenu, c’est qu’elle prenait son bain dans du lait d’ânesse. C’est marrant, l’Histoire, remarqua Coupefin d’un air songeur. On devient reine, on règne pendant trente ans, on fait des lois, on déclare des guerres aux gens, et le seul souvenir qu’on laisse, c’est qu’on sentait le yaourt et qu’on s’est fait mordre dans le…

— C’est une de mes lointaines ancêtres, le coupa sèchement Kéli. Je ne veux pas entendre ce genre de propos.

— Est-ce que vous voulez vous taire, tous les deux, et m’écouter ? » cria l’apprenti de la Mort.

Le silence tomba comme un suaire.

C’est alors que Coupefin visa avec soin et tira dans le dos de Morty.

* * *

La nuit se dépouilla de ses premières victimes et poursuivit sa route. Même les soirées les plus échevelées avaient pris fin, les invités titubants avaient regagné leurs pénates et leur lit, ou le lit de quelqu’un en tout cas. Débarrassés de ces compagnons de voyage, de vulgaires imprudents diurnes égarés hors de leur secteur temporel, les vrais survivants nocturnes purent s’adonner aux commerces sérieux des ténèbres.

Des commerces qui, à Ankh-Morpork, ne différaient pas tant que ça de ceux de la journée, sauf que les couteaux restaient davantage en évidence et qu’on souriait moins.

Les Ombres étaient calmes, si l’on excepte les signaux sifflés entre voleurs et la discrétion feutrée de dizaines de gens qui vaquaient à leurs petites affaires dans un silence prudent.