Et dans la ruelle au Jambon, dans le célèbre tripot clandestin de Wa l’Éclopé, lequel changeait de lieu tous les jours, on attaquait la partie de craps. Plusieurs dizaines de silhouettes encapuchonnées étaient agenouillées ou accroupies autour du petit cercle de terre damée où les dés à huit faces de Wa rebondissaient et dévidaient leur leçon fallacieuse sur les statistiques et la probabilité.
« Trois !
— Les Yeux de Tuphal, par Io !
— Là, il t’a eu, Hummok ! Ce gars-là, il sait les faire rouler, ses osselets !
— J’AI UN DON. »
Hummok M’guk, un petit membre d’une des tribus axlandaises à la figure aplatie, dont l’habileté aux dés était célèbre partout où deux joueurs s’associaient pour en filouter un troisième, Hummok M’guk, donc, ramassa les dés et leur lança un regard mauvais. Il maudit en silence Wa, dont l’adresse personnelle à les faire rouler était tout aussi fameuse chez les connaisseurs, mais qui, apparemment, lui avait fait faux bond, souhaita une mort prématurée et douloureuse au joueur indistinct assis en face de lui et jeta violemment les dés dans la boue.
« Vingt et un à la dure ! »
Wa rafla les dés et les tendit à l’étranger. Quand l’Éclopé se tourna, Hummok surprit un imperceptible papillotement dans un œil. Hummok était impressionné : il avait à peine remarqué le mouvement vif entre les doigts faussement noueux de Wa, et pourtant il s’y attendait.
Les dés s’entrechoquèrent d’une manière déconcertante dans la main de l’étranger avant de s’envoler lentement en un arc qui s’acheva sur vingt-quatre petits points offerts aux étoiles.
Certains des plus avertis des spectateurs s’écartèrent en pas glissés de l’étranger : dans le tripot de Wa, une telle chance risquait de porter malheur.
La main de Wa se referma sur les dés dans un bruit comme un déclic de gâchette. « Un triple huit, souffla-t-il. Une veine pareille, c’est louche, monsieur. »
Le reste des badauds s’évapora comme rosée au soleil, pour ne laisser que les gros bras à mine patibulaire qui, si Wa payait un jour ses impôts, viendraient en déduction de ses revenus comme frais généraux nécessaires à la bonne marche de son entreprise.
« P’t-être que c’est pas d’ia veine, ajouta-t-il. P’t-être que c’est d’ia magie ?
— JE PROTESTE ÉNERGIQUEMENT.
— On a eu un mage un coup qui voulait devenir riche, fit Wa. J’me rappelle pas bien ce qu’y est arrivé. Et vous, les gars ?
— On y a passé un bon savon…
— … et on l’a laissé dans le passage aux Cochons…
— … et pis dans le chemin au Miel…
— … et dans deux ou trois autres coins que j’ai oubliés. »
L’étranger se leva. Les gars se resserrèrent autour de lui.
« CE N’EST PAS LA PEINE. JE NE CHERCHE QU’À APPRENDRE. QUEL PLAISIR LES HUMAINS TROUVENT-ILS DANS UNE SIMPLE RÉPÉTITION DES LOIS DU HASARD ?
— Le hasard, il a rien à voir là-d’dans. R’gardons-le de plus près, les gars. »
La suite des événements, nulle âme qui vive ne s’en souvient, excepté un chat retourné à l’état sauvage, parmi les milliers que compte la cité, et qui traversait la ruelle, en route pour un rendez-vous. Il s’arrêta et regarda avec intérêt.
Les gars se figèrent au milieu de leurs coups de couteaux. De la lumière violette blessante pour les yeux clignota autour d’eux. L’étranger repoussa son capuchon en arrière, ramassa les dés et les fourra dans la main soumise de Wa. L’homme ouvrait et refermait la bouche tandis que ses yeux cherchaient vainement à ne pas voir ce qui se dressait devant eux. Et qui souriait.
« JETTE-LES ! »
Wa réussit à baisser la tête pour regarder sa main.
« C’est quoi, l’enjeu ? chuchota-t-il.
— SI TU GAGNES, TU PERDRAS CETTE MANIE RIDICULE DE VOULOIR INSINUER QUE LE HASARD GOUVERNE LES AFFAIRES DES HOMMES.
— Oui. Oui. Et… sij’perds ?
— TU REGRETTERAS DE NE PAS AVOIR GAGNÉ. »
Wa essaya de déglutir, mais sa gorge s’était asséchée. « J’sais que j’ai fait assassiner beaucoup d’gens…
— VINGT-TROIS, POUR ÊTRE PRÉCIS.
— C’est trop tard pour dire que j’me repens, hein ?
— CES CHOSES-LÀ NE SONT PAS DE MON RESSORT. MAINTENANT, JETTE LES DÉS. »
Wa ferma les yeux et lâcha les dés par terre, trop nerveux même pour tenter le coup de poignet spécial. Il garda les yeux fermés.
« TRIPLE HUIT. LÀ, ÇA N’ÉTAIT PAS SI COMPLIQUÉ, TU VOIS ? »
Wa s’évanouit.
La Mort haussa les épaules et s’en alla, ne s’arrêtant que pour chatouiller les oreilles d’un chat de gouttière qui passait par là. Il chantonnait tout seul. Il ne savait pas très bien ce qui lui prenait, mais ça n’était pas désagréable.
« Vous pouviez pas être sûr que ça allait marcher ! » Coupefin écarta les mains dans un geste conciliant. « Ben, non, admit-il, mais je me suis dit : qu’est-ce que j’ai à perdre ? » Il recula.
« Qu’est-ce que vous, vous aviez à perdre ? » s’écria Morty. Il s’avança en martelant le sol et arracha le carreau d’une des colonnes du lit de la princesse. « Me dites pas que ce truc-là m’est passé à travers le corps ? lâcha-t-il sèchement.
— J’ai bien fait attention, dit Coupefin.
— Moi aussi, je l’ai vu, renchérit Kéli. C’était horrible. C’est ressorti exactement à la place du cœur.
— Et je t’ai vu traverser un pilier de pierre, dit Coupefin.
— Et moi, entrer à cheval directement par la fenêtre.
— Oui, mais là, j’étais en service, déclara Morty en agitant les mains. C’était pas n’importe quand, ç’a rien à voir. Et…»
Il marqua une pause. « Votre façon de me regarder… dit-il. C’est comme ça qu’ils me regardaient à l’auberge, ce soir. Qu’est-ce qui va pas ?
— En agitant la main, vous avez passé le bras à travers la colonne du lit », dit Kéli d’une voix éteinte.
Morty se considéra la main, puis en donna un petit coup sur le bois.
« Vous voyez ? Du solide. Le bras, le bois, tout ça, c’est du solide.
— Tu disais qu’on t’a regardé dans une auberge ? dit Coupefin. Qu’est-ce que tu avais donc fait ? Traversé un mur ?
— Non ! J’veux dire, non, j’ai juste bu un verre, il me semble que ça s’appelait du frutti…
— Du frottis ?
— Oui. Ç’a goût de pomme pourrie. À leur façon de regarder, on aurait pu croire que c’était du poison.
— Combien tu en as bu, donc ? voulut savoir Coupefin.
— Une pinte, peut-être, je faisais pas vraiment attention…
— Est-ce que tu savais que le frottis est l’alcool le plus fort qui existe entre ici et les montagnes du Bélier ? demanda le mage.
— Non. Personne m’a dit. Qu’est-ce que ça vient faire dans…
— Non, fit lentement Coupefin, tu ne savais pas. Hmm. C’est une indication, non ?
— Ç’a un rapport avec le sauvetage de la princesse ?
— Probable que non. Mais j’aimerais quand même jeter un coup d’œil dans mes livres.
— Dans ce cas, c’est pas important », dit fermement Morty.
Il se tourna vers Kéli, qui le considérait avec une ombre de début d’admiration.
« Je crois pouvoir vous aider, dit-il. Je crois pouvoir mettre la main sur une magie puissante. La magie repoussera le dôme, n’est-ce pas, Coupefin ?
— Pas la mienne. Il faut de la magie drôlement efficace, et encore, je ne suis même pas sûr du résultat. La réalité est plus coriace que…