— J’y vais, dit Morty. Au revoir, et à demain !
— C’est déjà demain », fit remarquer Kéli.
Morty perdit un peu contenance.
« Bon, alors à ce soir, se reprit-il, légèrement dérouté, avant d’ajouter : je prends congé !
— Quel congé ?
— C’est du langage de héros, expliqua obligeamment Coupefin. Il ne peut pas s’en empêcher. »
Morty lui jeta un regard noir, sourit bravement à Kéli et sortit de la chambre.
« Il aurait pu ouvrir la porte, fit Kéli après son départ.
— Je crois qu’il était un peu emprunté, dit Coupefin. On passe tous par là.
— Quoi, à travers les portes ?
— D’une certaine façon. On leur rentre dedans, en tout cas.
— Je vais dormir un peu, dit Kéli. Même les morts ont besoin de repos. Coupefin, arrêtez de tripoter cette arbalète, je vous prie. Je suis sûre que ça ne se fait pas pour un mage de rester seul dans le boudoir d’une dame.
— Hmm ? Mais je ne suis pas seul, hein ? Vous êtes là.
— Justement, fit-elle, non ?
— Oh. Oui. Excusez. Hum. Je vous verrai dans la matinée, alors.
— Bonne nuit, Coupefin. Fermez la porte derrière vous. »
Le soleil se glissa au-dessus de l’horizon, décida de prendre le large et entama son ascension.
Mais il faudrait un certain temps avant que sa lumière lymphatique ne se répande sur le Disque endormi, repoussant les ténèbres devant elle ; pour l’heure, les ombres de la nuit régnaient encore sur la cité.
Elles se regroupaient à présent dans la rue des Filigranes, autour du Tambour Rafistolé, la plus en vue des tavernes de la ville. Laquelle devait sa réputation, non pas à sa bière, qui avait une couleur de pipi de jeune fille et un goût d’acide de batterie, mais à sa clientèle. On racontait que si vous restiez assez longtemps au Tambour, tôt ou tard tous les plus grands héros du Disque finissaient par vous faucher votre cheval.
À l’intérieur, l’atmosphère lourde de fumée retentissait encore des discussions, malgré le patron qui tentait ce que tente tout bistrotier quand il juge l’heure venue de fermer boutique : éteindre certaines des lumières, remonter la pendule, recouvrir les pompes d’un linge et, au cas où, vérifier où se trouve le gourdin clouté. Les clients n’y prêtaient aucune attention, évidemment. Pour la plupart des habitués du Tambour, même le gourdin clouté ne restait qu’une simple allusion.
Pourtant, ils étaient suffisamment perspicaces pour ressentir le léger trouble que leur causait la haute silhouette sombre debout au comptoir, qui s’essayait à toutes les spécialités de la maison.
Les buveurs isolés et consciencieux génèrent toujours une sphère mentale autour d’eux qui leur assure une totale intimité, mais ce particulier-là irradiait une espèce de mélancolie fataliste qui vidait lentement le bar.
Ce qui n’inquiétait pas le barman, vu que la silhouette solitaire se livrait à une expérience extrêmement onéreuse.
Tous les débits de boissons du multivers ont ça : des étagères de bouteilles poisseuses aux formes bizarroïdes qui renferment non seulement des liquides aux noms exotiques, souvent verts ou bleus, mais aussi des débris variés, tels que fruits entiers, bouts de brindilles et, dans les cas extrêmes, petits lézards noyés. Nul ne sait pourquoi les barmen en gardent autant, puisque toutes ces mixtures ont un même goût de mélasse diluée à la térébenthine. On a supposé qu’ils rêvaient d’un jour où un passant entrerait spontanément pour demander un verre de Pourlèche-Pêche avec un Soupçon de Cresson et qu’en un rien de temps leur bistro deviendrait la boîte en vogue où tout le monde voudrait s’afficher.
L’étranger poursuivait ses essais le long de l’étagère.
« C’EST QUOI, LA VERTE, LÀ ? »
Le patron s’informa auprès de l’étiquette.
« C’est marqué : eau-de-vie de melon, dit-il d’un air pas très convaincu. Et que c’est mis en bouteille par des moines d’après une recette ancienne, ajouta-t-il.
— JE VAIS ESSAYER ÇA. »
L’homme regarda du coin de l’œil les verres vides sur le comptoir ; dans certains traînaient encore des restes de salade de fruits, des cerises sur des bâtonnets et des petites ombrelles en papier.
« Vous êtes sûr de pas en avoir eu assez ? » fit-il. Ça le tracassait un peu de ne pas arriver à distinguer les traits de l’étranger.
Le verre, dont le contenu se cristallisait sur les bords, disparut dans le capuchon et réapparut vide.
« NON. C’EST QUOI, LA JAUNE AVEC LES GUÊPES DEDANS ?
— Cordial Printanier, c’est marqué. Oui ?
— OUI. ET APRÈS, LA BLEUE AVEC LES PARTICULES DORÉES.
— Euh… le Vieux Paletot ?
— OUI. ET APRÈS, LA DEUXIÈME RANGÉE.
— Quelle bouteille vous intéresse ?
— TOUTES. »
L’étranger restait droit comme un I, les verres et leurs cargaisons de sirop et de végétation diverse disparaissaient dans le capuchon à une cadence industrielle.
Ça y est, se dit le bistrotier, c’est gagné, je vais m’offrir une veste rouge et peut-être poser des cacahuètes et quelques cornichons sur le bar, installer des miroirs un peu partout, changer la sciure. Il saisit un chiffon imbibé de bière pour essuyer son comptoir avec enthousiasme, étalant du même coup les gouttes d’alcool échappées des verres en une traînée arc-en-ciel qui attaqua le vernis. Le dernier habitué se coiffa de son chapeau et sortit d’un pas incertain en grommelant tout seul.
« JE NE VOIS PAS L’INTÉRÊT DE TOUT ÇA, fit l’étranger.
— Pardon ?
— IL EST CENSÉ SE PASSER QUOI, NORMALEMENT ?
— Vous avez bu combien de verres ?
— QUARANTE-SEPT.
— Alors, faut s’attendre à tout », fit le barman ; parce qu’il connaissait son boulot et savait ce qu’on espérait de lui quand un client buvait seul au petit matin, il entreprit d’astiquer un verre avec son chiffon à essuyer les tables et demanda : « Vot’dame vous a fichu dehors, c’est ça ?
— COMMENT ?
— Vous noyez vos chagrins, c’est ça ?
— JE N’AI PAS DE CHAGRINS.
— Non, bien sûr que non. Oubliez ce que j’ai dit. » Il gratifia son verre de quelques autres coups de chiffon. « Je me disais que ça aide d’avoir quelqu’un à qui parler. »
L’étranger resta silencieux un moment, songeur. Puis il demanda :
« VOUS AVEZ ENVIE DE ME PARLER ?
— Oui. Bien sûr. J’écoute bien.
— PERSONNE N’AVAIT ENCORE EU ENVIE DE ME PARLER.
— C’est honteux.
— ON NE M’INVITE JAMAIS À DES FÊTES, VOUS SAVEZ.
— Tss.
— ON ME DÉTESTE. PERSONNE NE M’AIME. JE N’AI PAS UN SEUL AMI.
— Tout le monde devrait avoir un ami, fit sagement le tenancier.
— JE CROIS…
— Oui ?
— JE CROIS… JE CROIS QUE JE POURRAIS ÊTRE L’AMI DE LA BOUTEILLE VERTE. »
Le patron fit glisser la bouteille octogonale le long du comptoir. La Mort s’en saisit et l’inclina au-dessus du verre. Le liquide tinta sur le bord.
« VOUS SOÛYEZ QUE J’SUIS CROIS, HEIN ?
— Je sers tous ceux qui peuvent rester debout après trois essais, fit le patron.
— VOUS JAVEZ PARRREUFAITEMENT RRRAIJON. MAIS MOI, JEU…»
L’étranger marqua un temps, un doigt emphatiquement dressé en l’air.
« QU’EST-CHE QUE J’DIJAIS ?
— Vous disiez que je vous croyais soûl.
— AH. OUI, MAIS CH’PEUX RECHTER CHOBRE QUAND J’VEUX. CHA, CH’EST UNE EKCHPÉRIENCHE QUE CH’FAIS. ET MAINTENANT, J’AIMERAIS BIEN RECOMMENCHER L’EKCHPÉRIENCHE AVEC L’EAU-DE-VIE D’ORANGE. »