Le patron soupira et jeta un coup d’œil à la pendule. Pas de doute, il gagnait beaucoup d’argent, surtout que ça n’avait pas l’air de gêner l’étranger de payer des prix prohibitifs ou qu’on le carotte sur la monnaie. Mais il se faisait tard ; si tard, d’ailleurs, qu’il se faisait tôt. Il y avait aussi quelque chose chez le client solitaire qui le mettait mal à l’aise. Les habitués du Tambour Rafistolé buvaient souvent comme s’il ne devait pas y avoir de lendemain ; mais pour la première fois, il se demandait vraiment s’ils n’avaient pas raison.
« J’VEUX DIRE, QU’EST-CHE QUE J’PEUX ATTENDRE DE L’EGJICHTENCHE ? QUEL CHENCH DONNER À TOUT CHA ? À QUOI CHA RIME ?
— J’saurais pas dire, l’ami. J’pense que ça ira mieux quand vous aurez bien dormi.
— DORMI ? DORMI ? J’DORS JAMAIS. CH’UIS MACHIN, CH’UIS CONNU POUR CHA.
— Tout le monde a besoin de dormir. Même moi, suggéra le patron.
— PERCHONNE M’AIME, VOUS CHAVEZ.
— Oui, vous l’avez déjà dit. Mais il est trois heures moins le quart. »
L’étranger se retourna tant bien que mal et fit du regard le tour de la pièce.
« Y A PLUS QU’NOUS », dit-il.
Le patron releva le rabat et passa devant le comptoir pour aider l’étranger à descendre de son tabouret.
« J’AI PAS UN CHEUL AMI. MÊME LES CHATS, JE LES FAIS MARRER. »
Une main jaillit et rafla une bouteille de liqueur d’amanite avant que le patron, qui se demandait comment un type aussi maigre pouvait être aussi lourd, soit parvenu à le propulser vers la porte.
« J’AI PAS BEJOIN D’ÊTRE CHOÛL, J’VOUS JAI DIT. POURQUOI ILS JAIMENT CHE CHOÛLER, LES GENS ? C’EST POUR CH’AMUJER ?
— Ça les aide à oublier la vie, mon vieux. T’nez, appuyez-vous là pendant que j’ouvre la porte…
— OUBLIER LA VIE. HA. HA.
— Revenez quand vous voulez, m’entendez ?
— CHA VOUS PLAÎRAIT VRAIMENT QUE J’REVIENNE ? »
Le tenancier regarda derrière lui le petit tas de pièces sur le bar. Ça valait le coup d’avoir des clients un peu bizarres. Au moins, celui-ci était calme, il n’avait pas l’air méchant.
« Oh, oui, dit-il en poussant l’étranger dehors et en lui retirant la bouteille d’un même mouvement tout en souplesse. Passez quand vous en avez envie.
— CH’EST LA CHOJE LA PLUS GENTILLE…» La porte claqua sur la fin de sa phrase.
Ysabell s’assit dans son lit.
Les coups à la porte se répétèrent, légers mais pressants. Elle se remonta les couvertures sous le menton.
« Qui est là ? chuchota-t-elle.
— C’est moi, Morty, fit un souffle par-dessous le battant. Laissez-moi entrer, s’il vous plaît !
— Attends ! »
Ysabell farfouilla frénétiquement sur la table de nuit pour trouver les allumettes, renversa une bouteille d’eau de toilette et déplaça une boîte de chocolats qui ne contenait plus guère que des papiers vides. Une fois la bougie allumée, elle la plaça de façon à obtenir le maximum d’effet, tira sur le bord de sa chemise de nuit pour la rendre plus suggestive et lança : « Ce n’est pas fermé. »
Morty entra dans la chambre d’un pas chancelant, dans une odeur de cheval, de froid et de frottis.
« J’espère, fit-elle d’un air espiègle, que tu ne forces pas ma porte pour tirer avantage de ta situation dans cette maison. »
Morty regarda autour de lui. Ysabell donnait à fond dans les fanfreluches. Même la coiffeuse avait l’air de porter un jupon. La pièce dans son ensemble était moins meublée qu’enfalbalée.
« Écoutez, j’ai pas de temps à perdre, dit-il. Amenez cette bougie dans la bibliothèque. Et par pitié, mettez quelque chose de pratique, vous débordez de partout. »
Ysabell baissa la tête, puis la releva d’un coup sec.
« Très bien ! »
La figure de Morty repassa l’encadrement de la porte. « C’est une question de vie ou de mort », ajouta-t-il avant de disparaître.
Ysabell regarda le battant se refermer en grinçant derrière lui et révéler la robe de chambre bleue à pompons que son père avait eu l’idée de lui offrir aux derniers Porchers et qu’elle n’avait pas eu le cœur de jeter, malgré la taille trop petite et le lapin qui décorait la poche.
Elle balança enfin les jambes hors du lit, se glissa dans la robe de chambre indigne et sortit à pas feutrés dans le couloir. Morty l’y attendait.
« Père ne va pas nous entendre ?
— Il est pas rentré. Venez.
— Comment tu sais ça ?
— Y a une odeur différente quand il est là. C’est… c’est comme pour un manteau quand on l’porte et quand il reste accroché à la patère, il a pas la même odeur. Vous avez pas remarqué ?
— Qu’est-ce qu’on va faire de si important ? »
Morty ouvrit d’une poussée la porte de la bibliothèque. Une bouffée d’air chaud et sec s’échappa du local, et les gonds émirent un grincement de protestation.
« On va sauver la vie de quelqu’un, fit-il. Une princesse, si vous voulez savoir. »
Ysabell fut aussitôt fascinée.
« Une vraie princesse ? J’veux dire : est-ce qu’elle peut sentir un petit pois à travers une douzaine de matelas ?
— Est-ce qu’elle… ? » Morty se sentit libéré d’un souci mineur. « Oh. Oui. J’croyais qu’Albert racontait n’importe quoi.
— T’es amoureux d’elle ? »
Morty s’immobilisa entre les rayonnages, conscient des petits grattements diligents entre les couvertures des livres.
« Difficile d’être sûr, dit-il. J’en ai l’air ?
— Tu m’as l’air un peu troublé. Elle éprouve quelque chose pour toi ?
— Chais pas.
— Ah, fit Ysabell d’un air entendu et d’un ton d’expert. L’amour non partagé, c’est le pire. Mais ça ne serait sans doute pas une bonne idée de prendre du poison ou d’aller te suicider, ajouta-t-elle, la mine songeuse. On fait quoi, ici ? Tu veux trouver sa biographie pour voir si elle se marie avec toi ?
— Je l’ai lue, et elle est morte, répondit l’apprenti. Mais seulement techniquement. J’veux dire : pas vraiment morte.
— Bien, sinon, ce serait de la nécromancie. Qu’est-ce qu’on cherche ?
— La biographie d’Albert.
— Pour quoi faire ? Je crois qu’il n’en a pas.
— Tout le monde en a une.
— En tout cas, il n’aime pas qu’on lui pose des questions personnelles. Je l’ai cherchée, sa biographie, une fois, et je n’ai rien trouvé. Albert, en lui-même, ça ne va pas loin. Pourquoi il t’intéresse tant ? » Ysabell alluma deux bougies à celle qu’elle tenait déjà à la main et peupla la bibliothèque d’ombres dansantes.
« J’ai besoin d’un mage puissant, et j’ai l’impression que c’en est un.
— Quoi ? Albert ?
— Oui. Seulement, il faut chercher Alberto Malik. Il a plus de deux mille ans, je pense.
— Quoi ? Albert ?
— Oui. Albert.
— Il ne porte jamais de chapeau de mage, objecta Ysabell, peu convaincue.
— Il l’a perdu. N’importe comment, le chapeau, c’est pas obligatoire. Par où on commence à chercher ?
— Ben, si t’en es sûr… par les Rangements, je suppose. C’est là que Père laisse toutes les biographies qui ont plus de cinq cents ans. Par ici. »
Elle conduisit son compagnon entre les étagères chuchotantes jusqu’à une porte dans un cul-de-sac. La porte s’ouvrit avec peine et le grincement des charnières se répercuta dans toute la bibliothèque ; Morty crut une seconde que tous les livres s’arrêtaient un instant dans leur travail pour écouter.