Le brassage frénétique de Chipot finit par mettre à jour le papier qu’il cherchait. Il eut un rire de dément et il le fourra dans les mains de la Mort.
Qui le lut.
« C’EST UN TRAVAIL ? ON PAYE DES GENS À FAIRE ÇA ?
— Oui, oui, allez le voir, vous avez tout à fait le profil. Seulement, ne dites pas que c’est moi qui vous ai envoyé. »
Bigadin fendait la nuit au grand galop et le Disque se déroulait tout en bas sous ses sabots. Morty découvrait que l’épée portait plus loin qu’il n’avait cru, jusqu’aux étoiles, même ; il la brandit dans les profondeurs de l’espace et dans le cœur d’une naine jaune qui vira joliment en nova. Debout sur ses étriers, il fit des moulinets autour de sa tête et rit à la flamme bleue qui fustigeait le ciel pour laisser une traînée d’obscurité et de braises.
Et qui ne s’arrêtait pas. Morty résista lorsque l’épée tailla dans l’horizon, mit en pièces les montagnes, assécha les océans, transforma les forêts verdoyantes en cendres et pourriture. Il entendait des voix derrière lui et les cris brefs d’amis et de parents tandis qu’il se tournait désespérément. Des tempêtes de poussière tournoyèrent depuis la terre morte quand il lutta pour relâcher sa prise sur l’épée, mais l’arme lui brûlait la main d’un froid glacial, l’entraînait dans une danse qui ne s’achèverait que lorsqu’il ne resterait plus rien de vivant.
Et cet instant arriva ; Morty se retrouva tout seul avec la Mort qui lui dit : « Bon travail, petit. »
Et Morty répondit : « MORTY. »
« Morty ! Morty ! Réveille-toi ! »
Il refit lentement surface, tel un cadavre dans un étang. Il se débattit, s’accrocha à son oreiller et aux horreurs du sommeil, mais on lui tirait l’oreille avec insistance.
« Mmmph ? fit-il.
— Morty !
— Quescya ?
— Morty, c’est Père ! »
Il ouvrit les yeux et fixa d’un regard vide le visage d’Ysabell. Puis les événements de la nuit lui revinrent avec la force d’impact d’une chaussette remplie de sable mouillé.
Morty balança les jambes hors des draps ; des lambeaux de rêve s’accrochaient encore à lui. « Ouais, bon, dit-il. Je vais le voir directement.
— Il n’est pas là ! Albert devient fou ! » Ysabell, debout près du lit, triturait un mouchoir entre ses mains. « Morty, tu crois qu’il lui est arrivé quelque chose ? »
Il lui lança un regard dénué d’expression. « Racontez donc pas de bêtises, fit-il. C’est la Mort. » Il se gratta. Il avait chaud, il se sentait desséché, la peau lui démangeait.
« Mais il n’a jamais été aussi longtemps parti ! Même pendant la grande peste de Pseudopolis ! Je veux dire : faut qu’il soit là le matin pour tenir les livres, calculer les nœuds et…»
Morty lui saisit le bras. « D’accord, d’accord, dit-il d’un ton aussi apaisant que possible. Je suis sûr que tout va bien. Calmez-vous, je vais aller voir… Pourquoi vous fermez les yeux ?
— Morty, s’il te plaît, habille-toi donc », répondit Ysabell d’une petite voix tendue.
Morty baissa la tête.
« Pardon, fit-il humblement. Je m’suis pas rendu compte… Qui c’est qui m’a mis au lit ?
— C’est moi, répondit-elle. Mais je regardais ailleurs. »
Morty se glissa dans sa culotte, enfila sa chemise d’un haussement d’épaules et se précipita vers le cabinet de la Mort, Ysabell sur ses talons. Albert s’y trouvait déjà, il sautait d’un pied sur l’autre comme un canard sur une plaque chauffante. À l’arrivée de Morty, l’expression du vieil homme aurait pu passer pour de la reconnaissance.
Morty vit avec étonnement qu’il avait les larmes aux yeux.
« Personne s’est assis dans son fauteuil, gémit Albert.
— Pardon, mais c’est si important que ça ? fit Morty. Mon grand-père, il rentrait pas avant des jours quand il avait bien vendu au marché.
— Mais lui, il est toujours là, dit Albert. Tous les matins depuis que je l’connais, assis à son bureau, à travailler sur les nœuds. C’est son boulot. Il y manque jamais.
— J’pense que les nœuds peuvent bien se passer de lui un jour ou deux », fit Morty.
Une chute soudaine de la température ambiante lui apprit qu’il se trompait. Il regarda les figures des deux autres.
« Non ? » demanda-t-il.
Non, répondirent les deux têtes.
« Si les nœuds ne sont pas calculés comme il faut, tout l’Équilibre est détruit, dit Ysabell. Il peut arriver n’importe quoi.
— Il t’a pas expliqué ? fit Albert.
— Pas vraiment. J’ai surtout donné dans les travaux pratiques. Il disait qu’il me parlerait de la théorie plus tard », répondit Morty. Ysabell éclata en sanglots.
Albert prit le bras de Morty et, avec force trémoussements dramatiques des sourcils, lui fit comprendre qu’ils devraient avoir une petite discussion dans un coin. Morty se traîna à contrecœur à sa suite.
Le vieil homme farfouilla dans ses poches et finit par sortir un sachet en papier tout froissé.
« Une pastille de menthe ? » s’enquit-il.
Morty fit non de la tête.
« Il t’a jamais parlé des nœuds ? »
Morty secoua encore la tête. Albert suça un coup sa pastille ; on aurait cru entendre la bonde de la baignoire de Dieu.
« T’as quel âge, mon gars ?
— Morty. Seize ans.
— Y a des choses qu’on devrait dire à un gars avant ses seize ans, affirma Albert en jetant par-dessus son épaule un coup d’œil à Ysabell qui sanglotait dans le fauteuil de la Mort.
— Oh, j’suis au courant pour ça. Mon père m’a tout dit là-dessus quand on emmenait les thargas à la saillie. Quand un homme et une femme…
— J’voulais parler de l’univers, s’empressa de rectifier Albert. J’veux dire : t’y as déjà réfléchi ?
— Je sais que le Disque voyage dans l’espace sur le dos de quatre éléphants, et que les éléphants sont debout sur la carapace de la Grande A’Tuin, répondit Morty.
— Ça, c’est qu’un aspect de la chose. Je voulais parler de l’univers du temps et de l’espace, de la vie et de la mort, du jour et de la nuit, et tout et tout.
— J’peux pas dire que j’ai beaucoup réfléchi à ça, dit Morty.
— Ah. T’aurais dû. De fait, les nœuds en font partie. Ils empêchent la mort d’échapper à tout contrôle, tu vois. Pas lui, pas la Mort. Mais la mort tout court. Si tu veux, euh… – Albert chercha péniblement ses mots – … si tu veux, la mort, elle doit arriver exactement à la fin de la vie, tu vois, pas avant ni après, et faut calculer les nœuds pour que les chiffres clés… Tu comprends pas, hein ?
— Je m’excuse.
— C’est indispensable de les calculer, fit Albert, catégorique, et après on sort les vies qu’il faut. Les sabliers, comme tu les appelles. Le service, ça, c’est le travail facile.
— Tu sais les calculer ?
— Non. Et toi ?
— Non ! »
Albert suçota sa pastille d’un air songeur. « Alors, le monde est dans la mouscaille, dit-il.
— Écoute, j’comprends pas pourquoi vous vous faites autant de souci. J’pense qu’il est retenu quelque part, voilà tout », dit Morty, mais sa voix manquait d’assurance, même à ses oreilles. Il voyait mal les mortels mettre le grappin sur la Mort pour lui raconter leurs histoires, ou lui donner des claques dans le dos et lui dire : « T’as bien le temps de prendre un bock vite fait, rien n’presse pour rentrer chez toi », ou l’inviter afin de compléter une équipe de jeu de quilles et passer prendre des plats à emporter dans un restaurant klatchien après la partie, ou…