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Une pensée d’une horreur poignante vint soudain à l’apprenti : la Mort devait être la créature la plus seule de l’univers. Dans la grande réception que donnait la Création, il restait toujours en cuisine.

« Pour sûr, j’comprends pas ce qui lui arrive, au maître, ces temps-ci, marmonna Albert. Dégage le fauteuil, ma fille. Voyons voir ces nœuds. »

Ils ouvrirent le registre.

Ils le considérèrent longtemps.

Puis Morty demanda : « Ça représente quoi, tous ces symboles ?

— Sodomie non sapiens, répondit Albert à voix basse.

— Ce qui veut dire ?

— Que j’suis pas foutu de l’savoir.

— C’étaient des paroles de mage, hein ? fit Morty.

— Tu la fermes avec tes histoires de mage. J’y connais rien, dans tout ça. Fais donc travailler ton cerveau sur ce truc, là. »

Morty baissa de nouveau la tête sur le réseau de lignes. On aurait dit qu’une araignée avait tissé une toile sur la page et s’était arrêtée à chaque intersection pour prendre des notes. Morty la fixa jusqu’à ce que les yeux lui fassent mal, dans l’attente d’une étincelle d’inspiration. Aucune ne se porta volontaire.

« Ça vient ?

— Tout ça, c’est du klatchien, pour moi, dit Morty. J’sais même pas s’il faut le lire de haut en bas ou de droite à gauche.

— En spirale à partir du centre vers l’extérieur », renifla Ysabell depuis sa chaise dans un angle de la pièce.

Leurs têtes se percutèrent lorsqu’ils se penchèrent tous deux sur le centre de la page. Puis ils regardèrent la jeune fille. Elle haussa les épaules.

« Père m’a appris à lire la carte des nœuds, dit-elle, quand je faisais ma couture ici. Il m’en lisait des passages.

— Vous pouvez nous aider ? demanda Morty.

— Non », répondit Ysabell. Elle se moucha.

— Comment ça, non ? gronda Albert. Ce truc-là est trop important, c’est pas le moment de jouer les écervelées…

— Je veux dire, fit Ysabell d’une voix tranchante comme un rasoir, que moi, je fais les calculs et que vous, vous m’aidez. »

* * *

La Guilde des Marchands d’Ankh-Morpork s’est mise un jour à enrôler de grandes bandes de costauds aux oreilles comme des poings et aux poings comme de gros sacs de noix afin de rééduquer les imprudents qui oublient de reconnaître publiquement les multiples attraits de leur belle cité. Ainsi a-t-on retrouvé le philosophe Grillechat qui flottait sur le ventre dans le fleuve quelques heures après avoir prononcé la célèbre phrase : « Quand on est fatigué d’Ankh-Morpork, on est fatigué de patauger dans la boue jusqu’aux chevilles. »

Aussi est-il plus prudent de s’attarder sur un point – parmi tant d’autres, bien entendu – qui fait le renom d’Ankh-Morpork entre toutes les grandes cités du multivers.

Sa table.

Les routes commerciales de la moitié du Disque traversent la ville ou descendent son fleuve languide. Plus de la moitié des tribus et des races du Disque ont des représentants à demeure dans son périmètre tentaculaire. À Ankh-Morpork, les cuisines du monde entier se bousculent : les menus proposent mille sortes de légumes, cinq cents fromages, deux mille épices, trois cents genres de viandes, deux cents volailles, cinq cents variétés de poissons, cent déclinaisons sur le thème des pâtes, soixante-dix œufs d’une espèce ou d’une autre, cinquante insectes, trente mollusques, vingt serpents ou reptiles divers, et quelque chose de marron clair et de verruqueux connu sous le nom de truffe klatchienne migratrice des marais.

Les restaurants vont du luxueux, où les portions sont congrues et les assiettes en argent, au clandestin, où certains des habitants les plus exotiques du Disque avalent, soi-disant, tout ce qu’ils arrivent à se passer dans le gosier au bout de trois essais.

« L’Antre à Côtes » de Harga, sur les quais, ne compte probablement pas au nombre des établissements majeurs de la ville, vu qu’on y sert le type de clients musclés qui préfèrent la quantité à la qualité et démolissent les tables quand ils ne l’obtiennent pas. Ils ne donnent ni dans l’original ni dans l’exotique mais s’en tiennent aux plats classiques tels qu’embryons d’oiseaux coureurs, intestins fourrés au hachis d’organes, tranches de viande de porc et graines fourragères moulues et cuites trempées dans de la graisse animale ; ou, comme ils disent dans leur patois : œufs, saucisses, bacon et une tartine de pain frit.

C’était le genre de maison qui n’avait pas besoin de menu. Suffisait de lire la veste de Harga.

En tout cas, devait reconnaître le patron, le nouveau cuisinier, c’était un vrai chef. Harga, monumentale réclame ambulante pour ses produits à haute teneur en féculents, rayonnait devant une salle bondée de clients satisfaits. Et qui travaillait vite, en plus ! Si vite, même, que ç’en était incroyable.

Il frappa un petit coup sur le panneau du passe-plats.

« Deux œufs-frites-haricots et un trollburger sans oignons, cria-t-il d’une voix éraillée.

— ÇA MARCHE. »

Le panneau se releva quelques secondes plus tard et deux assiettes furent poussées vers Harga. Il secoua la tête, étonné mais ravi.

Ça durait comme ça depuis le début de la soirée. Les œufs brillaient comme des miroirs, les haricots luisaient comme des rubis et les frites avaient cette couleur brun doré croustillant des corps bronzés sur les plages huppées. Le dernier cuisinier de Harga avait commis des frites qui ressemblaient à des petits sachets en papier pleins de pus.

Harga fit du regard le tour de la gargote embrumée de vapeur. Personne ne lui prêtait attention. Il allait en avoir le cœur net. Il frappa à nouveau sur le panneau.

« Et un sandwich à l’alligator, un, fit-il. Et qu’ça s…»

Le panneau se releva d’un coup. Après quelques secondes, le temps de rassembler un peu de courage, Harga jeta un coup d’œil sous la tranche supérieure du long casse-croûte devant lui. C’était peut-être de l’alligator, et c’en était peut-être pas. Il cogna encore au panneau.

« D’accord, dit-il, je m’plains pas, mais j’veux savoir comment tu l’as fait si vite.

— LE TEMPS N’A PAS D’IMPORTANCE.

— Non ?

— SI. »

Harga décida de ne pas discuter.

« Ben, tu fais du sacré bon boulot, mon gars, dit-il.

— COMMENT ON APPELLE ÇA, QUAND ON SE SENT BIEN, QU’ON EST CONTENT ET QU’ON VOUDRAIT QUE ÇA NE S’ARRÊTE PAS ?

— J’pense qu’on doit appeler ça le bonheur », répondit Harga.

Dans la toute petite cuisine étriquée tapissée de plusieurs décennies de couches de graisse, la Mort virevoltait et pirouettait, taillait, tranchait et bondissait. Sa poêle voltigeait dans la vapeur fétide à la vitesse de l’éclair.

Il avait ouvert la porte à l’air frais de la nuit, et une dizaine de chats étaient entrés nonchalamment, attirés par les bols de lait et de viande – la meilleure de la maison, s’il vous plaît – stratégiquement disposés ici et là par terre. De temps en temps, la Mort s’arrêtait dans son travail pour en gratter un derrière les oreilles.

« Bonheur », dit-il, intrigué par le son de sa propre voix.

* * *

Coupefin, mage et Identificateur Royal attitré, gravit péniblement la dernière marche de la tour, s’appuya contre le mur et attendit que son cœur cesse de battre la chamade.

Elle n’était pas si haute que ça, cette tour, seulement haute pour Sto Lat. De par son allure et sa conception, elle rappelait les donjons où l’on emprisonne les princesses ; on s’en servait surtout pour y entreposer les vieux meubles.