— J’prends pas de passagers. Tu me ralentirais. »
Ysabell soupira. « Écoute, je te propose quelque chose, d’accord ? On dit que la dispute est terminée et que c’est moi qui ai gagné. Tu vois ? C’est beaucoup moins fatigant. À mon avis, tu auras du mal à faire partir Bigadin si je ne suis pas là. C’est que je lui en ai donné, des morceaux de sucre, depuis toutes ces années, des quantités incroyables. Alors… on y va ? »
Assis sur son lit étroit, Albert fixait le mur d’un regard mauvais. Il entendit le martèlement des sabots de Bigadin, brusquement interrompu lorsque l’animal décolla, et se mit à marmonner à voix basse.
Vingt minutes s’écoulèrent. Diverses expressions passèrent sur la figure du vieux mage, comme des ombres de nuages sur un versant de colline. De temps en temps il murmurait tout seul des phrases comme : « j’les aurai prévenus », « j’aurais jamais enduré ça » ou « faudra l’dire au maître ».
Il parut enfin prendre une décision ; il s’agenouilla précautionneusement et tira un coffre délabré de sous son lit. Il l’ouvrit non sans mal et déplia une robe grise poussiéreuse qui répandit par terre des boules de naphtaline et des paillettes ternies. Il se la passa, brossa le plus gros de la poussière et rampa à nouveau sous le lit. Après un chapelet de jurons étouffés et quelques tintements de porcelaine, Albert finit par émerger, la main serrée autour d’un bourdon plus grand que lui.
Il était aussi plus épais que la normale, surtout à cause des sculptures qui le recouvraient de haut en bas. Des sculptures difficiles à identifier, qui donnaient le sentiment qu’on regretterait de les voir avec plus de précision.
Albert se brossa une nouvelle fois et s’examina d’un œil critique dans le miroir du lavabo.
Puis il fit : « Le chapeau. Pas de chapeau. Faut un chapeau pour faire de la magie. Merde. »
Il sortit d’un pied rageur et revint au bout d’un quart d’heure, le temps nécessaire pour découper un rond dans le tapis de la chambre de Morty, retirer le papier d’argent derrière le miroir de la chambre d’Ysabell, prendre du fil et une aiguille dans une boîte sous l’évier de la cuisine et récupérer quelques paillettes dans le fond de son coffre à vêtements. Le résultat final ne le satisfaisait pas entièrement, il avait tendance à glisser d’un air coquin sur un œil, mais il était noir, orné de lunes et d’étoiles, et il attestait sans le moindre doute la qualité de mage de son propriétaire, un mage désespéré, peut-être, mais un mage quand même.
Pour la première fois depuis deux mille ans, il se sentit convenablement habillé. Une impression déroutante qui le fit réfléchir une seconde ; puis il repoussa d’un coup de pied la descente de lit en lirette et traça un cercle par terre de la pointe de son bourdon.
Le bourdon laissait derrière lui une ligne d’un octarine rutilant, la huitième couleur du spectre, la couleur de la magie, le pigment de l’imagination.
Le vieillard marqua huit points sur la circonférence et les relia pour former un octogramme. Une pulsation aux fréquences basses commença à emplir la pièce.
Alberto Malik fit un pas au centre de l’octogramme et tint le bourdon au-dessus de sa tête. Il le sentit se réveiller sous sa prise, sentit le picotement du pouvoir engourdi qui s’étirait lentement, posément, comme un tigre au sortir du sommeil. De vieux souvenirs de puissance et de magie se ranimèrent et ronronnèrent dans les greniers envahis de toiles d’araignées de son cerveau. Il eut le sentiment de vivre pour la première fois depuis des siècles.
Il se lécha les lèvres. La pulsation s’était éteinte pour laisser une espèce de silence étrange, dans l’expectative.
Malik leva la tête et cria une unique syllabe.
Du feu bleu-vert fulgura des deux extrémités du bourdon. Des flots de flamme octarine jaillirent des huit points de l’octogramme et enveloppèrent le mage. Tout ce tralala n’était pas vraiment nécessaire pour accomplir le sortilège, mais les mages attachent une grande importance à la mise en scène…
… et aux coups de théâtre. Il se volatilisa.
Des vents stratohémisphériques fouettaient la cape de Morty.
« On commence par où ? lui hurla Ysabell dans l’oreille.
— Bès Pélargic ! brailla Morty dans une bourrasque tourbillonnante qui emporta ses paroles.
— Où c’est ?
— L’Empire agatéen ! Le continent Contrepoids ! »
Il pointa le doigt vers le bas.
Il ne forçait pas Bigadin pour l’instant, conscient des kilomètres qui lui restaient à couvrir, et le grand cheval blanc filait au-dessus de l’océan au petit galop. Ysabell baissa les yeux sur les vagues vertes rugissantes couronnées d’écume blanche et se cramponna plus fermement à Morty.
Le jeune homme scruta devant lui l’amoncellement de nuages qui signalait le continent au loin et résista à l’envie d’activer Bigadin du plat de son épée. Il n’avait jamais frappé l’animal et n’était pas du tout certain de ce qui se passerait s’il s’y risquait. Il ne pouvait qu’attendre.
Une main surgit de sous son bras ; elle tenait un sandwich.
« J’ai au jambon, ou fromage et chutney, dit Ysabell. Tu ferais aussi bien de manger, on n’a que ça à faire. »
Morty baissa les yeux sur le triangle pâteux et tenta de se rappeler quand il avait pris un repas pour la dernière fois. Ça remontait à plus d’un tour d’horloge, en tout cas… Il aurait fallu un calendrier pour le calculer. Il saisit le sandwich.
« Merci », dit-il aussi aimablement qu’il put.
La minuscule boule du soleil descendit vers l’horizon, entraînant la lumière indolente du jour à sa suite. Les nuages à l’avant grossirent, se frangèrent de rose et d’orange. Au bout d’un moment, Morty distingua la tache plus sombre de la terre ferme sous eux, parsemée ici et là des illuminations d’une ville.
Une demi-heure plus tard il fut certain de reconnaître des bâtiments distincts. L’architecture agatéenne avait un goût prononcé pour les pyramides écrasées.
Bigadin perdit de l’altitude jusqu’à ce que ses sabots ne soient plus qu’à quelques dizaines de centimètres au-dessus de la mer. Morty examina encore le sablier et tira doucement sur les rênes pour diriger le cheval vers un port maritime légèrement du côté Bord de la route qu’ils suivaient.
Plusieurs bateaux étaient à l’ancre, principalement des caboteurs marchands à une voile. L’Empire n’encourageait pas ses sujets à beaucoup s’éloigner, des fois qu’ils verraient des choses susceptibles de les troubler. Pour la même raison, il avait édifié autour de tout le pays une muraille où patrouillait la Garde Céleste dont la principale fonction consistait à marcher lourdement sur les doigts des habitants pris de l’envie de faire un tour dehors cinq minutes afin de respirer un peu d’air frais.
Le cas ne se produisait pas souvent parce que la plupart des sujets de l’empereur du Soleil étaient plutôt contents de vivre à l’intérieur du Mur. La vie est ainsi faite, on se trouve toujours d’un côté ou de l’autre d’un mur, alors la seule solution, c’est de ne plus y penser ou de se fortifier les doigts.
« Qui gouverne, ici ? demanda Ysabell tandis qu’ils survolaient le port.
— Y a une espèce d’enfant empereur, répondit Morty. Mais le gros bonnet, c’est en réalité le grand vizir, je crois.
— Faut jamais faire confiance à un grand vizir », dit sagement Ysabell.
L’empereur du Soleil ne lui faisait d’ailleurs pas confiance. Le vizir, du nom de Neufmiroirspivotants, avait des idées très arrêtées sur qui devait diriger le pays, sous-entendu lui-même, et maintenant que le gamin était assez grand pour poser des questions du genre : « Ne croyez-vous pas que le mur aurait meilleure allure avec quelques portes ? » et : « Oui, mais à quoi ça ressemble de l’autre côté ? » il avait décrété que, dans le propre intérêt de l’empereur, on devait malheureusement l’empoisonner et l’ensevelir dans la chaux vive.