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Albert se retourna d’un bloc. Rincevent, qui le suivait comme une sorte d’adjudant officieux, faillit lui rentrer dedans.

« Toi, là ! Rincemachin ! Tu fumes ?

— Non, monsieur ! Une sale manie ! » Rincevent évita le regard de ses supérieurs. Il prenait soudain conscience qu’il venait de se faire des ennemis à vie, et c’était une maigre consolation de savoir qu’il ne les garderait sans doute pas longtemps.

« Bien ! Tiens-moi mon bourdon. Maintenant, bande de misérables récidivistes, vous allez m’arrêter ça, z’entendez ?

Pour commencer, demain, debout à l’aurore, trois tours de cour et retour ici pour la gymnastique ! Repas équilibrés ! Études ! Exercices vivifiants ! Et ce foutu singe décanille dans un cirque, illico !

— Oook ? »

Plusieurs des vieux mages fermèrent les yeux.

« Mais d’abord, dit Albert en baissant la voix, vous allez me faire le plaisir de procéder au Rite d’AshkEnte.

« Il me reste un boulot à terminer », ajouta-t-il.

* * *

Morty parcourait à grands pas les couloirs sombres comme une taupe de la pyramide, suivi d’Ysabell qui se dépêchait pour ne pas se laisser distancer. La faible luisance de son épée éclairait des silhouettes déplaisantes ; Offler le Dieu Crocodile avait l’air d’une publicité pour cosmétiques auprès des horreurs qu’adoraient les habitants de Tsort. Les alcôves qu’ils croisaient abritaient des statues de créatures apparemment composées de tous les bouts dont Dieu ne s’était pas servi.

« Ils sont là pour quoi ? chuchota Ysabell.

— À en croire les prêtres tsortiens, ils se mettent à vivre une fois qu’on a scellé la pyramide, et puis ils rôdent dans les couloirs pour protéger le corps du roi des pilleurs de tombes, répondit Morty.

— Quelle superstition horrible.

— Qui te parle de superstition ? fit distraitement Morty.

— Ils deviennent vraiment vivants ?

— Tout ce que je peux te dire, c’est que les Tsortiens, quand ils lancent une malédiction quelque part, ils rigolent pas. »

Morty tourna un angle et Ysabell le perdit de vue le temps d’un bref arrêt du cœur. Elle se précipita dans l’obscurité et percuta le jeune homme. Il examinait un oiseau à tête de chien.

« Urgh, fit-elle. Ça ne te donne pas des frissons dans le dos ?

— Non, répondit Morty tout net.

— Pourquoi ?

— PARCE QUE JE SUIS MORTY. » Il se retourna, et elle vit luire ses yeux comme des têtes d’épingles bleues.

« Arrête ça !

— JE NE… PEUX PAS. »

Elle voulut rire. Sans succès. « Tu n’es pas la Mort, dit-elle. Tu fais seulement son travail.

— LA MORT, C’EST CELUI QUI FAIT LE TRAVAIL DE LA MORT. »

Le silence accablé qui suivit ces paroles fut rompu par un gémissement venant de plus loin dans le conduit sombre. Morty pivota sur ses talons et se hâta dans sa direction.

Il a raison, songea Ysabell. Même sa façon de marcher…

Mais la peur des ténèbres, lesquelles n’attendaient que le départ de la lumière pour revenir, triompha de tous ses doutes et elle se glissa à sa suite, tourna à un autre angle et pénétra dans ce qui apparut, à la lueur intermittente de l’épée, comme un croisement de salle au trésor et de grenier très encombré.

« C’est quoi, ici ? souffla-t-elle. Je n’ai jamais vu un bric-à-brac pareil !

— LE ROI EMPORTE ÇA AVEC LUI DANS L’AUTRE MONDE, répondit Morty.

— Il ne doit pas savoir ce que c’est que voyager léger. Regarde-moi ça, un bateau entier. Et une baignoire en or !

— IL VEUT SÛREMENT RESTER PROPRE DE L’AUTRE CÔTÉ.

— Et toutes ces statues !

— CES STATUES, J’AI LE REGRET DE LE DIRE, C’ÉTAIENT DES GENS. LES SERVITEURS DU ROI, TU COMPRENDS. »

Le visage d’Ysabell se ferma.

« LES PRÊTRES LEUR DONNENT DU POISON. »

Un second gémissement leur parvint depuis l’autre côté du capharnaüm. Morty remonta à sa source, enjamba maladroitement des tapis roulés, des régimes de dattes, des cageots de vaisselle et des tas de pierres précieuses. À l’évidence, le roi n’avait pas pu se décider sur ce qu’il allait laisser derrière lui au moment du départ, aussi avait-il préféré ne pas prendre de risque et tout emmener.

« SEULEMENT, ÇA N’AGIT PAS TOUJOURS VITE », ajouta sombrement Morty.

Ysabell se hissa crânement derrière lui et contempla par-dessus une pirogue une jeune fille affalée sur une pile de couvertures. Elle portait un pantalon de gaze, un gilet taillé dans un métrage trop juste de tissu et assez de bracelets pour mouiller un navire de bon tonnage. Une tache verte lui cernait la bouche.

« Ça fait mal ? demanda doucement Ysabell.

— NON. ILS SE FIGURENT QU’ILS VONT AU PARADIS.

— Ils y vont ?

— PEUT-ÊTRE. QUI SAIT ? » Morty sortit le sablier d’une poche intérieure et l’examina à la lueur de l’épée. Il eut l’air de compter tout seul puis, d’un geste vif, il jeta le sablier par-dessus son épaule et abattit l’épée de l’autre main.

L’ombre de la fille s’assit et s’étira dans un tintement fantomatique de bijoux. Elle vit Morty et inclina la tête.

« Mon seigneur !

— LE SEIGNEUR DE PERSONNE, fit Morty. À PRÉSENT, FILE LÀ OÙ TU CROIS DEVOIR ALLER.

— Je vais être concubine à la cour céleste du roi Zetesfoutu qui séjournera éternellement parmi les étoiles, dit-elle avec fermeté.

— Tu n’es pas obligée », fit sèchement Ysabell. La fille se tourna vers elle, les yeux écarquillés.

« Oh, mais il le faut. Je me suis préparée à ça, dit-elle alors qu’elle s’estompait peu à peu. Je n’ai réussi qu’à faire servante jusqu’à présent. »

Elle disparut. Ysabell, l’œil désapprobateur, fixait l’espace qu’elle avait occupé.

« Alors ça ! fit-elle, puis : Tu as vu ce qu’elle avait sur le dos ?

— ALLONS-NOUS-EN D’ICI.

— Mais ça ne peut pas être vrai, cette histoire du roi Machin qui séjourne parmi les étoiles, grommela-t-elle tandis qu’ils retraversaient la chambre encombrée pour sortir. Il n’y a rien d’autre que l’espace vide, là-haut.

— C’EST DIFFICILE À EXPLIQUER, dit Morty. DANS SA TÊTE, IL VA SÉJOURNER PARMI LES ÉTOILES.

— Avec des esclaves ?

— SI C’EST CE QU’ILS CROIENT ÊTRE.

— Ce n’est pas très juste.

— IL N’Y A PAS DE JUSTICE, répliqua Morty. RIEN QUE NOUS. »

Ils se dépêchèrent de reprendre à l’envers les avenues de goules dans l’attente du réveil, et ils couraient presque lorsqu’ils jaillirent dans la nuit du désert. Ysabell s’adossa contre la pierre rugueuse et chercha à reprendre haleine.

Morty, lui, n’était pas hors d’haleine.

Il n’en avait pas, d’haleine. Il ne respirait pas.

« JE TE RECONDUIS LÀ OÙ TU VEUX, dit-il, ET APRÈS JE TE LAISSE.

— Mais je croyais que tu voulais sauver la princesse ! »

Morty secoua la tête de gauche à droite.

« JE N’AI PAS LE CHOIX. IL N’Y A PAS DE CHOIX POSSIBLES. »

Elle courut en avant et lui saisit le bras alors qu’il se tournait vers Bigadin qui les attendait. Il lui repoussa gentiment la main.

« J’AI TERMINÉ MON APPRENTISSAGE.

— C’est dans ta tête, tout ça ! hurla Ysabell. Tu es ce que tu crois être ! »

Elle s’arrêta et regarda par terre. Le sable autour des pieds de Mortimer commençait à sauter en l’air par petits jets et tourbillons de poussière.

L’air fit entendre un crépitement et devint comme graisseux au toucher. Morty paraissait mal à l’aise.