Выбрать главу

— Si je peux me permettre, Gustave. La question, c’est plutôt « comment ». Comment Daniel Lovichi, s’il est le coupable, a-t-il pu se procurer un congélateur ? Ça ne tient pas debout ! Il dort dans un carton, il mange à l’Armée du salut ou se sert dans les poubelles.

— Des congélateurs, suggéra Paturel, il y en a sur tous les stands alimentaires de l’Armada, non ? Tous les restaurants, tous les endroits où l’on sert à manger ?

— C’est juste, Gustave. Mais ils sont tous cadenassés. La plupart ont des rideaux de fer, peut-être même des alarmes. C’est clair, Daniel Lovichi n’aurait jamais pu trouver un congélateur sans complicité.

— Putain… Tout cela doit bien avoir un sens. Pourquoi avoir l’idée de cacher un cadavre dans un congélateur ?

Le commissaire Paturel arpenta nerveusement le couloir. Il regarda plusieurs fois les murs, mais se contrôla pour ne pas donner de nouveaux coups de poing. Au bout de quelques minutes, il revint vers l’inspecteur Stepanu.

— Ecoute Ovide, je ne vois qu’une explication. On a retrouvé le cadavre de Mungaray sur les quais de Rouen, en face du Cuauhtémoc, mais également juste à côté de ce bateau-promenade, le Surcouf, le fameux bateau qui semblait beaucoup intéresser notre homme d’affaires, Nicolas Neufville. Tu es d’accord avec moi, ces bateaux-promenadess sont en fait des restaurants flottants, ils sont tous équipés de cuisines, on y sert du matin au soir des repas à des centaines de convives tout en les promenant sur la Seine. Les congélateurs qui se situent le plus près de l’endroit où l’on a retrouvé le cadavre du Mexicain sont ceux de ce bateau-promenade, ce bateau devant lequel traînait, à l’heure du crime Nicolas Neufville. Ovide, tu vas foncer chez le juge demander une commission rogatoire pour perquisitionner le Surcouf, et en particulier son arrière-cuisine. Une fois sur place, tu me passes au peigne fin tout ce qui ressemble à une chambre froide. Je mets également Colette sur le coup pour qu’elle essaye d’en savoir davantage sur le marché, sans doute très lucratif, des bateaux-promenades de l’Armada.

— Tu abandonnes la piste Daniel Lovichi, alors ?

Le commissaire Paturel semblait avoir soudain repris toutes ses forces :

— Tu penses qu’on nous prend pour des cons, Ovide, avec ce coupable livré dans une pochette-surprise ? C’est bien ça ? Je ne suis pas loin de penser comme toi. Alors on va jouer aux cons, nous aussi. On va les endormir. Officiellement, on tient le coupable, l’affaire est pliée, on ne règle plus que quelques détails annexes. Je m’occupe de faire le tampon pour faire croire à cette version officielle. Officieusement, je veux tout le monde dans la « salle grise » d’ici une demi-heure et on va aller au bout de toutes les pistes, de l’alerte anarchiste aux magouilles de ce Nicolas Neufville.

— On va tous se faire virer, murmura Stepanu.

28. Hugoland

10 h 37, vallée de la Seine

La Renault Modus blanche, décorée du très design logo du SeinoMarin, venait de passer le « Carrefour du chêne à Leu » et sortait de la forêt de Roumare. Au fur et à mesure que la Modus descendait la côte de Canteleu, la perspective sur le grand méandre s’ouvrait. Le pano­rama embrassait la vallée de la Seine sur plusieurs kilomètres. La Modus laissa sur sa droite le village de Saint-Martin-de-Boscherville.

Maline était assise à la place du passager. Elle avait insisté pour qu’Oreste prenne le volant de la voiture de fonction qu’elle avait empruntée au journal. Elle détestait conduire. Elle essayait toujours au maximum de se déplacer à pied, en train… ou à rollers. Oreste avait eu l’air un peu surpris mais Maline ne lui avait pas laissé le choix. Elle sentait qu’elle commençait à prendre l’ascendant sur ce jeune prétentieux. Après tout, Christian lui avait demandé de lui faire son éducation.

La Modus se faufilait entre la Seine et la falaise, dans la grande ligne droite qui mène à Duclair. Maline repensait à son hypothèse.

Un code ? Un jeu de piste ? Pour qui ? Pourquoi ? Une chose était certaine en tous les cas, tous les messages qui passaient par Mungaray, notamment les SMS, ramenaient à un seul lieu, Villequier. Peut-être comprendrait-elle davantage sur place…

— Qu’est ce que vous fichez dans ce trou, Maline ? demanda brutalement Oreste Armano-Baudry.

— Pardon ? répondit Maline, surprise.

— Ce journal de province. Ce SeinoMarin. Pourquoi croupissez-vous dans cette feuille de chou ?

D’ordinaire, Maline appréciait plutôt la franchise. Mais dans le cas présent, le ton direct du journaliste parisien la mit mal à l’aise. Elle s’apprêtait à citer le tirage du SeinoMarin, le taux de pénétration, tout le baratin bien huilé de Christian Decultot. Mais Oreste ne lui laissa pas le temps de répondre :

— Je me suis renseigné avant de venir. J’ai fait mon enquête, j’ai lu vos articles. Vous avez du talent, mademoiselle Abruzze, une plume, du style. J’ai lu votre CV, aussi. Christian m’a tout envoyé. On a fait tous les deux la même Ecole supérieure de journalisme, Sciences Po Paris. La meilleure ! Vous êtes sortie major de promotion, comme moi ! Trois mois après, vous bossiez pour Libération ! J’ai retrouvé vos articles de l’époque. Timor oriental, Guatemala, Rwanda… Alors Maline, je vous repose la question, comment avez-vous atterri ici ?

Maline essaya de fixer son attention sur les anciens habitats troglodytiques creusés dans la falaise, à sa droite, au bord de la route. Ce petit con faisait remonter en elle une foule de souvenirs. Des souvenirs pas très agréables. Cela faisait longtemps qu’on ne l’avait pas cuisinée ainsi. Elle décida de moucher le morveux :

— Il y a beaucoup trop de mépris dans votre question, monsieur Armano-Baudry junior, beaucoup trop de mépris pour ce journal régional, mes collègues, mes lecteurs, pour que vous puissiez comprendre comment on passe un jour de Libération au SeinoMarin. Je pourrais essayer de vous expliquer, mais vous ne pourriez pas comprendre. Mais je peux au moins vous rassurer, car c’est sans doute le sens de votre question, forcément tournée vers vous-même. Rassurez-vous, Armano-Baudry junior, c’est vrai qu’on sort de la même école, mais il n’y a aucun risque que vous finissiez un jour au SeinoMarin

Les yeux clairs d’Oreste clignèrent derrière ses lunettes de soleil. Il répondit, vexé :

— Comme vous voulez, Maline… Mais il n’y avait pas de mépris dans ma question. Je n’ai rien contre les lecteurs du SeinoMarin, vous savez.… A vrai dire, je m’en fous, du SeinoMarin et de ses lecteurs. Je cherche juste à comprendre… A vous comprendre. C’est notre boulot de journaliste, non, chercher à comprendre ?

Maline ne prit même pas la peine de répondre. Ce type puait l’ambition, une ambition froide et méthodique. Elle savait tout ce que cela représentait. Elle avait assez payé pour cela.

Un silence pesant s’installa dans la Modus. Au moins, Armano-Baudry allait la boucler quelques minutes.

Elle avait tort.

Oreste Armano-Baudry attrapa son Palm d’une main et fit la conversation à son micro.

— Paysage... Morne. Stop. Fleuve… Calme. Stop. Ambiance... Mortelle. Stop. Contexte... Glauque. Stop...

Maline n’écoutait plus. Juste avant de retrouver la Seine à Yainville, ils passèrent devant Christofle, l’une des plus grandes usines d’orfèvrerie de province. Maline pensait aux incroyables stocks de bijoux qui devaient se trouver à l’intérieur de cette étonnante usine, lorsque son téléphone portable vibra.