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Maline prit la parole d’une voix calme :

— Je suppose que cette fois-ci, il n’y avait pas une marque au fer rouge. Il y en avait deux ! Le requin et le crocodile ont été brûlés.

Le regard d’Ovide Stepanu se métamorphosa et devint brusquement inquisiteur.

Personne ne pouvait connaître ce détail… A part l’assassin lui-même ! Qui était cette fille ? Quel rôle jouait-elle exactement ?

Il allait intervenir lorsque Maline poursuivit :

— En javanais, suro signifie requin et buaya, crocodile. Surabaya est le port d’attache du Dewaruci, sur l’île de Java, en Indonésie. Les tatouages sont des symboles qui représentent le navire auquel les matelots appartiennent.

Ovide Stepanu ne sut pas quoi ajouter.

Etaient-ils incompétents à ce point dans la police ?

Dans ce cas, il fallait faire preuve d’humilité :

— Avez-vous identifié les deux autres ? Le tigre et la colombe ?

— Pour le tigre, aucune idée. Pour la colombe par contre, sachant que paix se traduit par mir en russe, on peut penser que l’un des deux matelots qui nous manquent est russe. Il est soit l’assassin… soit la prochaine victime…

Ovide Stepanu pensa que selon toute logique symbolique, l’assassin ne pouvait pas être la colombe et en déduisit que ce matelot russe du Mir courait sans doute un grand danger.

Il ne se doutait pas à quel point il avait raison !

37. Ligne de Mir

1 h 42, sous les étoiles

Sergueï Sokolov perdait son sang.

Il ouvrait grand les yeux, il voulait voir les étoiles.

Il n’y avait pourtant aucune étoile dans le ciel, juste l’obscurité : un ciel noir, pas même la lune.

Il se sentait tanguer. Son corps basculait doucement, de gauche à droite.

Il essaya de mieux respirer, mais c’était difficile. Il savait qu’il avait perdu connaissance. Il venait juste de se réveiller, il fallait qu’il reste éveillé maintenant.

Qu’il se force à rester éveillé.

Qu’il se force à respirer. Respirer, c’était vivre !

Les étoiles ! Les étoiles l’aideraient à rester éveillé.

Sergueï Sokolov essaya d’ouvrir les yeux plus grands encore, mais il ne voyait que le noir absolu.

Sa raison s’en allait !

Il avait de plus en plus froid, il sentait son corps se glacer. C’était cela, la mort, sans doute.

Non ! Il fallait respirer. Le tangage familier l’aidait, ce tangage qui le berçait, qui l’accompagnait chaque nuit, sur le bateau.

Non, ne pas s’endormir.

Combien de temps pourrait-il tenir, encore ? Que lui était-il arrivé ? Il ne se souvenait de rien, il n’avait rien vu, il avait juste ressenti la douleur atroce. Un poignard lui avait traversé le cœur.

Il n’avait plus la force de bouger, de parler.

Ce froid intense l’enveloppait.

Ouvrir les yeux. Il pouvait encore ouvrir les yeux.

Voir les étoiles.

Lorsqu’il avait dix ans, il était allé avec son père à Baïkonour voir les fusées décoller. Ce voyage avait marqué à jamais sa vie. Depuis l’âge de dix ans, depuis ce voyage, il rêvait d’être cosmonaute. Son père lui avait acheté une petite fusée Soyouz, la Soyouz T15, celle qui s’arrimait à la station Mir. Il l’avait posée sur sa table de chevet, à côté de son lit. Elle n’avait jamais bougé depuis. Il l’avait retrouvée, l’année dernière, la dernière fois qu’il était retourné au Kazakhstan.

La dernière fois qu’il avait vu ses parents.

Respirer, lentement. Ne pas penser à ce froid qui emplissait les poumons.

Ouvrir les yeux. Chercher les étoiles.

Il n’avait pas pu devenir cosmonaute, c’était trop difficile, trop cher, alors il était devenu matelot. Son père était tout de même fier de lui, il avait vu les yeux de son père briller l’année dernière, la dernière fois qu’il était retourné chez lui, au Kazakhstan, dans son bel uniforme de parade du Mir.

Ne pas laisser le froid entrer, chercher les étoiles.

Sur le pont du Mir, souvent, il regardait les étoiles, toute la nuit parfois.

Lorsque la mer le berçait de son tangage, comme ce soir, il rêvait en observant les étoiles.

Il avait toujours été un grand rêveur. Trop, lui disait son père.

Son père avait raison. Il n’aurait pas dû rêver, il aurait dû se méfier davantage. Ce poignard lui brûlait le cœur.

Le froid était en lui, maintenant.

Il s’en moquait, il était en uniforme de parade, son père lui souriait.

Il entrait dans sa chambre : la petite fusée Soyouz T15 sur la table de chevet était là. Il passait son doigt sur le métal lisse, il avait dix ans, il voulait devenir cosmonaute.

Il ferma la bouche, définitivement, pour que le froid ne puisse plus entrer en lui.

Ouvrir les yeux, seulement les yeux.

Il était bien.

Les étoiles s’ouvrirent dans le ciel, il les voyait maintenant.

Il volait, il allait même pouvoir les toucher.

Il était enfin un cosmonaute, il volait loin, au-delà des étoiles, plus loin qu’aucune fusée Soyouz T15 n’irait jamais, au cœur de l’infini glacé.

38. Méandre mort

2 h 24, la chapelle Bleue, Caudebec-en-Caux

Le commissaire Gustave Paturel écarta sans ménagement les policiers affairés à examiner d’éventuelles traces de pas sur le sol et s’avança vers l’inspecteur Stepanu. Il ne jeta pas un regard à Maline et Oreste, ne semblant même pas les remarquer. Il était sous le coup d’un choc violent. Il lança brusquement :

— On est dans la merde, Ovide. On vient de retrouver un autre marin assassiné !

Ovide encaissa la nouvelle. Maline et Oreste tendirent l’oreille. Le commissaire continua, d’une voix saccadée :

— Il a été assassiné à Rouen, sur les quais, sur le pont de son bateau, le Mir. La victime s’appelle Sergueï Sokolov, elle était de garde ce soir sur le Mir. Les passants, les autres marins du Mir, ont d’abord cru qu’il dormait, c’est pour cela que l’alerte n’a pas été donnée tout de suite.

— Ça s’est passé quand ? demanda immédiatement Stepanu.

Le commissaire prit une profonde inspiration. Il regarda les policiers s’affairer, la plupart n’étaient sans doute pas encore au courant de la seconde découverte macabre. Le commissaire hésitait.

Quelque chose n’allait pas.

Enfin, il se lança :

— Colette Cadinot est sur place. Mezenguel est introuvable pour l’instant. Enfin, on peut se débrouiller sans lui, ce n’est pas là le problème. Il y a un légiste, aussi, sur place. Il a déjà pu estimer assez précisément l’heure de la mort. Le légiste est formel, il est arrivé peu de temps après le décès, et Sergueï Sokolov a été vu vivant par les autres marins du Mir sur le pont, à 1 h 15, lors de sa ronde. Pour le légiste, il n’y aucun doute : le coup de couteau mortel a été porté au cœur entre 1 h 30 et 1 h 45.

La stupéfaction marqua le visage d’Ovide, Maline et Oreste.

Entre 1 h 30 et 1 h 45 !

Ils savaient tous que Paskah Supandji avait été assassiné ici à 1 h 30. Son corps avait été retrouvé par la gendarmerie de Caudebec-en-Caux à 1 h 40. Le corps était encore chaud. Le coup mortel venait d’être porté, moins d’un quart d’heure avant, les légistes n’avaient aucun doute.