Maline tenta elle aussi de réprimer des larmes d’émotion :
— On ne va pas laisser ce tueur foutre en l’air ce moment que vos gosses rêvent de passer avec vous depuis des mois, commissaire ? On ne va pas le laisser foutre en l’air notre rêve à tous ?
Elle regarda le commissaire droit dans les yeux, comme pour lui donner une confiance qu’elle n’avait pas elle-même :
— On va le coincer, commissaire. On va le coincer avant lundi, avant la grande parade.
Maline et le commissaire Paturel commençaient à se rendre vers les quais, quand une voix féminine annonça dans le hall de la gare que le train en provenance de Paris avait un quart d’heure de retard. Ils en profitèrent pour aller prendre un café. Serré !
Le commissaire Paturel consulta une nouvelle fois sa montre :
— J’espère que le train ne va pas avoir trop de retard. L’association de l’Armada a convoqué une conférence de presse à 9 heures. A l’espace des Marégraphes, sur les quais. Tout le monde sera là ! Je dois faire le point sur l’enquête ! Putain, je ne sais pas ce que je vais pouvoir leur raconter pour calmer le jeu, et j’ai pourtant l’impression que je vais faire salle comble. Je n’ai jamais parlé devant autant de journalistes. Enfin, je verrai bien… Je vais laisser le chef d’orchestre gérer, cet Olivier Levasseur, il paraît que c’est un pro…
Maline frissonna.
Paturel se tourna vers la journaliste :
— Vous en pensez, quoi, vous, de ce Levasseur ?
La question désarçonna Maline. Elle s’étouffa et le café lui remonta dans les cloisons nasales :
— Heu… Hum… Je ne sais pas trop… Il a l’air… Heu… Compétent…
— Mouais, fit le commissaire. Sans faire de la psychologie de profileur, ce type-là m’a l’air beaucoup trop propre sur lui pour être honnête. Enfin bon, on ne va pas se mettre à soupçonner tout le monde, non ? Une chose est sûre, c’est que ce n’est pas avec sa gueule d’ange qu’il va calmer l’hystérie dans la salle.
Le commissaire vida d’un trait son café :
— Allons voir ce crâne d’œuf…
Il tira de sa serviette un petit carton sur lequel il était inscrit Joe Roblin et ajouta :
— Ma secrétaire adore le travail manuel.
La foule bruyante et colorée du train de Paris se déversa dans le hall. Les arrivants n’étaient pour la plupart pas encore au courant du drame qui s’était joué dans la nuit, hormis sans doute une petite élite de journalistes initiés.
Lorsque la foule disparut, il ne resta qu’un homme pour faire face au commissaire.
Joe Roblin, sans aucun doute.
Joe Roblin avait une trentaine d’années. On ne pouvait le manquer. Il avait une allure d’échassier avec de très longues jambes jusqu’au bas desquelles son pantalon avait du mal à descendre, dévoilant d’étranges chaussettes noires à tête de mort. A l’autre extrémité de l’échassier, en partant du haut, on observait successivement des cheveux de corbeaux hirsutes, des yeux sombres qui ne semblaient regarder nulle part ailleurs qu’en lui-même, un grand pull noir de laine sans forme, incongru par cette chaleur.
Il ébouriffa encore un peu plus ses cheveux de jais.
C’était ça, la star des stars ?
— Joe Roblin ? fit le commissaire
Paturel tendit une main ferme que Roblin serra mollement. Tous les doigts du profileur portaient une grosse bague d’argent aux motifs cabalistiques divers.
— Je suis le commissaire Paturel. Bienvenue en enfer ! Vous avez reçu le dossier qu’on vous a envoyé par e-mail ?
Le regard de Joe Roblin s’égarait partout, sauf dans la direction du commissaire.
— Heu, quand ?
— Cette nuit !
Joe Roblin fit des yeux de hibou :
— Bah alors non. Je n’ai pas lu d’e-mail cette nuit. Cette nuit, je… je dormais…
Maline sentit le commissaire au bord de l’explosion. Elle-même tentait de réfréner la montée d’un puissant fou rire, résultat conjugué de sa nervosité, de son manque de sommeil, et l’enthousiasme débordant du traqueur de serial killer. Elle avait l’impression de se retrouver face à un type qui aurait passé la nuit devant sa console vidéo, à s’inventer un double fictif dans un jeu de morts vivants.
Le commissaire fit les présentations :
— Joe, je vous présente Maline Abruzze. Elle est journaliste au SeinoMarin et a été impliquée d’assez près dans cette affaire. Je vous propose que l’on s’installe quelque part et que l’on fasse un point rapide de la situation tous les trois. Je crois que les heures qui vont suivre vont être décisives.
Roblin regarda Maline avec l’attention d’un croque-mort qui prend les mesures d’un corps avant d’assembler le cercueil. Il se concentra de longues secondes avant de demander au commissaire :
— Savez-vous s’il y a des toilettes dans la gare ?
42. Panique sur les quais
8 h 45, espace des Marégraphes
Maline était restée un quart d’heure à discuter avec le commissaire et le profileur. Difficile de savoir si ce Joe Roblin cachait son jeu ou non. En tous les cas, la collaboration étroite avec le commissaire risquait fort de faire des étincelles. Elle avait décidé de se diriger à pied vers l’espace des Marégraphes. Le commissaire devait de son côté déposer Joe Roblin au commissariat avant de se rendre à son tour à la conférence de presse.
En descendant la rue Jeanne-d’Arc, Maline s’étonna de l’intense activité des employés municipaux. On installait en travers de la rue, tous les cinquante mètres, fanions et banderoles. Maline fit un effort de mémoire : c’est vrai, on était le 12 juillet, le jour prévu pour la parade des marins en ville ! Plusieurs milliers de marins allaient défiler dans les rues de Rouen, au son des fanfares de plus d’une vingtaine de pays. Maline se souvint que lors des Armadas précédentes, la parade des équipages dans les rues de Rouen tenait autant du défilé militaire que du carnaval, dans un joyeux mélange de costumes, de langues et de musiques. Visiblement, le défilé n’avait pas été annulé. C’était sans doute la bonne solution, la meilleure façon de rendre hommage aux trois victimes.
Pourtant, Maline, en arrivant sur les quais de la Seine, remarqua que d’autres employés étaient au contraire chargés de mettre en berne les drapeaux français, européens, normands, et de toutes les autres nationalités qui flottaient habituellement sur les ponts et sur les bords du fleuve. Cette année, le défilé tiendrait davantage du cortège funèbre que du carnaval…
Une marche sous haute surveillance, constata aussi Maline.
Plus d’une dizaine de camions de CRS étaient alignés le long des quais.
Maline arriva en vue de l’espace des Marégraphes. Les anciens hangars Eiffel avaient été rénovés depuis un an en un lieu de réception mêlant harmonieusement, entre modernité et tradition, fer, brique, bois et verre. Maline se fit la réflexion qu’elle était rarement venue à pied jusqu’ici. En longeant la Seine, elle observa les trois fameux marégraphes, les tours chargées d’indiquer aux navires la hauteur d’eau disponible.
L’un des marégraphes, magnifiquement restauré dans un jeu de briques multicolores, jouxtait la salle de réception. Elle l’admira un instant lorsque son regard fut attiré par une plaque de marbre gravée sur le marégraphe. Elle s’approcha et lut :
« Ici, en Seine devant Bapaume, du 24 au 31 juillet 1800, Robert Fulton procéda à la première expérience de navigation sous-marine sur un navire insubmersible, le Nautilus, construit à Rouen sur ses plans ».