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Le Nautilus ? Le premier sous-marin ? Testé à Rouen dans la Seine ?

Elle n’avait jamais entendu parler auparavant de cette histoire. Pourtant, la plaque sur le marégraphe semblait ancienne…

Elle regarda un instant l’eau grise du fleuve, toute proche. Elle se fit la réflexion qu’en plus de l’hélicoptère et du catamaran F1, le commissaire Paturel avait négligé l’hypothèse d’un déplacement en sous-marin entre Caudebec-en-Caux et les quais de Rouen. Cela pouvait expliquer l’absence complète de témoins… à condition bien entendu de trouver un sous-marin fonçant sous l’eau à plus de 250 kilomètres heure !

Elle se secoua. Tout ceci tenait de la science-fiction.

Il faisait déjà trop chaud, ce matin. Elle n’avait enfilé qu’une robe légère et se sentait déjà poisseuse. La fatigue sans doute. La peur aussi. Et une sorte d’amertume indicible.

Elle ne cessait de penser à ce géant blond, ce fugitif, le suspect numéro un, dont chaque flic de Rouen avait un portrait-robot dans la poche, un portrait-robot grossier, inutile, car elle n’avait pas été capable de se rappeler son visage.

Elle marcha quelques mètres et entra enfin dans la salle de réception de l’espace des Marégraphes. Un brouhaha immense succéda au silence des quais.

Il y avait du monde. Du beau monde.

Maline connaissait au moins un tiers des journalistes de la salle, ce qui signifiait que les deux autres tiers couvraient la conférence pour des médias nationaux ou étrangers. Maline compta plusieurs dizaines de caméras et presque autant de micros posés sur la table de la tribune.

Il s’agissait d’une tribune improvisée, une simple table en bois. Maline y reconnut la plupart des protagonistes : Olivier Levasseur était sobrement vêtu d’un costume sombre. Il avait également chaussé des lunettes de vue qui atténuaient un peu l’intensité de son regard. Sa prestance tranchait avec la fatigue évidente du commissaire Paturel, assis à sa gauche, les yeux rivés sur son téléphone, visiblement impatient que la conférence débute. Tout au bout de la tribune, à côté du député-maire et du vice-président de la Chambre de commerce, Maline reconnut également le général Sudoku, peu à l’aise dans cet exercice, jetant des regards inquiets à sa mère, assise au premier rang, à quelques chaises de l’homme d’affaires Nicolas Neufville. Lui aussi était donc là ! Il y avait aussi beaucoup de policiers, à toutes les issues. Maline reconnut les inspecteurs Ovide Stepanu et Colette Cadinot.

Maline cherchait à trouver une place assise, mais peinait à avancer, car diverses relations, rencontrées il y a plus ou moins longtemps, tenaient à la saluer et à échanger quelques mots. Aucun n’était réellement au courant des événements, aucun n’avait vécu de l’intérieur le drame de ces dernières heures, ils n’avaient aucune idée de ce qui était en train de se jouer. La plupart semblaient tout à fait ravis de se retrouver là.

Au milieu des rangées de sièges, une silhouette se leva et lui adressa un grand signe de main. Maline reconnut Oreste Armano-Baudry. Il lui avait gardé une place à côté de lui. Maline n’eut pas le choix, elle se faufila jusqu’à lui dans les rangs de chaises.

Immédiatement, Oreste lui parut anormalement sûr de lui. Son regard bleu clair avait repris sa dureté habituelle. Il semblait à la fois trop excité et trop empressé auprès de Maline. Il avait par contre le teint frais d’un garçon qui a dormi toute la nuit comme un bébé. La faculté de récupération était un privilège de la jeunesse que Maline regrettait de plus en plus.

A la tribune, on tapota sur un micro et le brouhaha cessa progressivement. Olivier Levasseur s’exprima le premier, très professionnel. Il présenta ses condoléances aux familles des marins et aux équipages, et précisa avec compassion mais fermeté qu’en hommage aux victimes, le programme de l’Armada ne serait pas modifié.

Show must go on, pensa Maline.

Olivier avait été parfait, sobre, sensible, crédible.

Un grand professionnel.

Oreste se pencha vers elle :

— C’est avec lui que tu as couché ?

Quel con  !

Et il la tutoyait, maintenant ?

— Avec lui, entre autres…

Oreste insista :

— T’as raison, beau mec !

Le président de l’Armada parlait à son tour, les officiels allaient se succéder, tenant tous le même discours compassé mais rassurant.

Oreste se pencha une nouvelle fois vers Maline.

Il n’allait donc pas la lâcher  !

— Tiens, lis ça, fit le journaliste en lui tendant un papier.

— C’est quoi ?

— Mon article pour Le Monde.

Le vice-président de la Chambre de commerce s’était lancé dans un discours trop long et complètement hors sujet sur l’avenir du port. Ou bien il noyait délibérément le poisson. Le niveau sonore de la salle remonta, sensiblement. Les journalistes n’attendaient qu’une chose, l’intervention du commissaire Paturel, pour pouvoir le bombarder de questions.

Maline en profita pour parcourir le texte d’Oreste. Le journaliste parisien révélait toute l’affaire jusque dans ses moindres détails. Il poursuivait sa démonstration en mettant clairement en cause la police, l’accusant de dissimulation. Il concluait par l’affirmation qu’il n’y avait pas un tueur sur l’Armada, mais plusieurs, organisés, déterminés ; sans doute une entreprise terroriste internationale, profitant de dizaines de nationalités présentes sur les quais pour fomenter un attentat à l’occasion de cette manifestation populaire.

Maline se tourna vers Oreste, furieuse :

— Tu ne vas pas écrire cela. Cela va être la panique !

Leurs voisins se retournèrent vers eux avec des grands « chuttt ». Ils n’y prêtèrent aucune attention.

— Et alors, répliqua Oreste, notre rôle, c’est d’informer, non ?

— Pas de raconter n’importe quoi ! Complots. Terrorisme. Attentat. C’est du pur sensationnalisme pour vendre ton article de merde et tirer toute la couverture à toi ! Je t’interdis de publier cela !

Oreste Armano-Baudry avait retrouvé la raideur dominatrice de la veille, lorsque Maline l’avait croisé pour la première fois à la sortie du train.

— Ce n’est pas la peine de t’énerver pour cela, Maline. De toutes les façons, j’ai envoyé l’article au Monde ce matin. Il est sûrement déjà en train d’être mis en page en ce moment.

— Téléphone pour annuler !

— Plutôt crever !

Maline sentait qu’elle allait faire bouffer son article au jeune journaliste lorsque son téléphone sonna. Des dizaines d’yeux courroucés se tournèrent vers elle.

A la tribune, c’était au tour des élus de prendre le micro.

* * *

Maline bouscula une rangée de chaises et monta sur la mezzanine de l’espace des Marégraphes pour répondre :

— Mademoiselle Abruzze ?

— Oui.

— C’est Ramphastos.

Elle avait tout de suite reconnu sa voix inimitable.

Qu’est-ce que le vieux conteur pirate pouvait bien lui vouloir  ?

— Je viens d’apprendre pour les deux marins. Le Russe et l’Indonésien. Leur assassinat. Il faut qu’on se voie, mademoiselle Abruzze. J’ai des choses à vous dire.

— Quelles sortes de choses ?

— Des choses qui pourraient peut-être stopper l’hémorragie, si vous voyez ce que je veux dire, sauver quelques vies…

— O.K. On se voit quand vous voulez, je suis dispo…

— Ce soir, vous pouvez ? A ce moment-là, je serai suffisamment bourré pour vous parler et pas encore trop pour raconter n’importe quoi.