Ce soir ?
Maline fut déçue.
Il lui fallait davantage d’informations, tout de suite.
— Dites m’en plus…
Ramphastos ne répondit pas.
Maline regarda devant elle : de la mezzanine de l’espace des Marégraphes, la vue sur la Seine et les quais était somptueuse. Un poste de surveillance idéal. Maline insista :
— Si vous savez des choses qui peuvent sauver des vies, mieux vaut parler tout de suite, mieux vaut en informer la police !
Le rire gras de Ramphastos secoua le téléphone.
— Attention, mademoiselle Abruzze, vous m’avez fait bonne impression l’autre soir, vous m’avez peut-être même sauvé la vie, mais ne poussez pas le bouchon. N’allez pas demander à un pirate de parler aux flics !
— Il s’agit de vies à sauver, Ramphastos.
— Quarante ans d’anarchisme, mademoiselle Abruzze, à côté de marins malais, maltais, chinois, capverdiens, iraniens, chiliens… A combattre toutes les marines nationales du monde, tous les uniformes et tous les drapeaux autres que le noir. Tu parles peut-être à un poivrot, ma jolie, mais un poivrot qui n’a pas encore renié tous ses idéaux ! La seule chose qu’il lui reste !
Maline ne voulait pas le perdre. Elle fit rapidement machine arrière.
— O.K. O.K. On fait sans les flics. Je viens seule. Où ?
— Au Libertalia, ça me semble l’endroit approprié…
Il partit dans un nouveau rire gras. Contrairement à ce qu’il avait dit, il semblait déjà avoir bu.
— Je peux venir avant, si vous voulez. Tout de suite même…
— Du calme, ma mignonne. C’est encore moi le capitaine, c’est moi qui tient la barre. Rendez-vous au Libertalia, à 18 heures. D’ici là, ne vas pas jouer à la conne, ne dis rien à la police, et surtout, écoute-moi bien, ne cherche pas à t’approcher trop près de la vérité. Attends ce soir. Il ne faut pas, surtout pas, chercher à tout savoir sans avoir été préparée, sans connaître ce qui est en jeu. Ceux qui se croient plus forts, qui ne respectent pas les règles, la malédiction, la punition s’abat sur eux. Ecoute-moi bien jeune fille, si tu veux tout arrêter, éviter le prochain meurtre, il faut t’en remettre à moi, ce soir… Au Libertalia. 18 heures. D’ici là, ne bouge pas un cil !
Il raccrocha. De son esplanade, Maline regarda un instant la foule compacte qui se pressait déjà autour des voiliers. Pour le moment, l’affluence n’avait pas baissé. Au contraire. Les meurtres avaient peut-être encore davantage suscité la curiosité des touristes.
Jusqu’à quand ? Quand la curiosité un peu morbide allait-elle laisser place à la panique ?
Maline se demanda ce qu’elle devait penser de l’appel de Ramphastos : était-ce le délire d’un ivrogne ? Etait-ce un piège ? Devait-elle en parler à la police ? Devait-elle attendre ce soir ? Ramphastos était-il un ivrogne inoffensif ou un dangereux anarchiste ?
Tout allait trop vite.
Comment faire les bons choix ?
Dans l’immédiat, Maline prit la décision de ne pas parler à la police. Ramphastos ne parlerait qu’à elle et ne lui parlerait même plus du tout si elle mouchardait. Attendre ce soir… 18 heures. Cela allait venir vite.
Mais d’ici là, contrairement aux conseils du vieil ivrogne à propos de cette malédiction, elle comptait bien s’approcher le plus possible de la vérité !
Maline revint dans la salle. On était passé aux choses sérieuses. Le commissaire Paturel, ruisselant, expliquait et réexpliquait les méthodes de la police, l’ampleur des forces déployées, les avancées, heure par heure, de la police scientifique. Il n’était pas très convaincant. Les journalistes posaient des questions par rafales. Le commissaire ne cherchait même plus à les esquiver, mais ne donnait aucune réponse.
Maline bouscula à nouveau la rangée de chaises devant elle et retourna s’asseoir près d’Oreste. Le journaliste parisien semblait jubiler de la longueur d’avance qu’il possédait sur tous les autres reporters. Le commissaire n’avait abordé aucun des points cruciaux de l’affaire.
Dans la salle, un nouveau journaliste se leva pour prendre la parole. Maline le connaissait, il s’agissait de l’animateur d’une radio très locale destinée principalement à un public d’adolescents. Elle le savait à peu près capable de tout dans le domaine de la provocation potache. Pourtant, en l’occurrence, l’animateur adoptait un ton catastrophé :
— J’ai entendu dire qu’on a retrouvé un autre cadavre de marin, ce matin, sur les quais rive gauche, à côté des silos.
Toutes les personnalités de la tribune blêmirent.
La panique gagna la salle comme une traînée de poudre.
Un nouveau meurtre ?
Le provocateur agita un magnétophone : il enregistrait toutes les réactions de la salle. Il profita de l’effet de surprise pour continuer :
— Un cadavre à côté des silos. Je crois qu’on a affaire à un « céréale killer » !
Il y eut quelques rires, qu’une bronca de protestation couvrit. Le jeune provocateur s’en fichait, il tenait son effet qu’il repasserait en boucle sur sa radio locale. Paturel, d’un signe de tête, indiqua à deux policiers de sortir manu militari le comique. Après cet intermède, de nouvelles questions fusèrent, sérieuses, mais toujours très éloignées de la réalité.
Heureusement !
Soudain, ce que Maline craignait depuis le début de la conférence de presse se produisit.
Oreste se leva.
Il toisa la salle comme une rock star toise son public.
Maline n’eut pas le temps de réagir, mais au regard déterminé d’Oreste, elle sut qu’il n’avait pas pu résister. La gloire, les interviews des télévisions du monde entier, reprises dans des centaines de journaux, sur le net et dans la presse, son nom apparaissant, brusquement dans toutes les bouches qui comptent, qui font l’information, qui font les opinions, tout ceci était à portée de main, à cet instant.
Il suffisait qu’il raconte ce qu’il savait.
L’Armada était une immense caisse de résonance.
Un formidable tremplin pour sa carrière naissante.
Son article dans Le Monde, dans quelques heures, n’en serait que plus attendu. Son intervention orale ne serait qu’un teasing.
Le commissaire Paturel, en voyant Oreste Armano-Baudry se lever, comprit que la conférence de presse allait mal tourner. Mais il était trop tard !
Oreste commença d’une voix posée ne traduisant aucune appréhension.
— Oreste Armano-Baudry. Du Monde. Monsieur le commissaire, je crois que vous ne dites pas la vérité. A vrai dire, je ne le crois pas, je le sais…
Dans les deux minutes qui suivirent, Oreste révéla absolument tout ce qu’il savait, insistant sur les aspects les plus sordides, et orientant toutes ses conclusions vers l’hypothèse de l’organisation criminelle terroriste, dont on ne connaissait ni l’importance, ni le but, mais dont on savait qu’elle n’hésitait pas à tuer les témoins gênants, pour mettre à exécution son plan.
Oreste Armano-Baudry n’eut pas à affronter les foudres d’un Olivier Levasseur qui avait retiré ses lunettes et semblait prêt à le fusiller au laser vert de ses yeux, d’un commissaire Paturel au bord de l’implosion, d’un général Sudoku qui tordait nerveusement ses phalanges. Son téléphone portable sonna et il quitta la salle en s’excusant.
Cet appel était prémédité, il faisait partie de la mise en scène, Maline en était certaine.
Le journaliste s’excusa en demandant aux personnes devant lui de se pousser, se retourna une dernière fois vers Maline en lui lançant un clin d’œil qu’il souhaita peut-être complice, puis sortit, le portable à la main.