Maline n’osait plus lever les yeux. C’est elle qui avait fait entrer le loup dans la bergerie, hier soir.
A peine Oreste Armano-Baudry sorti, une forêt de doigts se leva.
Olivier Levasseur tenta de calmer le jeu en indiquant que l’on allait répondre à toutes les questions, une par une, que le commissaire allait tout expliquer.
Hélas pour le chargé de relations presse, au même moment, le téléphone portable du commissaire sonna !
— Excusez-moi, fit le commissaire Paturel, confus.
Il se leva et s’éloigna, faisant d’un mouvement de tête signe à l’inspectrice Colette Cadinot de prendre sa place en tribune.
C’était visiblement important.
Pourtant, l’esquive involontaire du commissaire Paturel fut ponctuée de sifflets et de rires goguenards dans la salle. Olivier Levasseur allait reprendre la main et définir le tour de prise de paroles lorsque Colette Cadinot se leva à la tribune.
Droite. Déterminée.
— Messieurs les journalistes, je vous prie de ne pas tenir compte de cette histoire absurde d’organisation criminelle terroriste. Nous avons les preuves formelles, les plus scientifiques, que nous avons affaire à un meurtrier, et un seul. Nous avons des témoins oculaires de ce meurtrier, nous avons établi un portrait-robot, qui a été diffusé à l’ensemble de la police, qui n’a jamais été déployée en plus grand nombre sur le territoire de l’agglomération. Nous connaissons de plus son profil génétique. Ce suspect est blessé, nous savons qu’il est le dernier représentant d’un groupe de quatre associés, et qu’il a tué ses trois complices. Tout risque d’autre meurtre sur l’Armada est donc écarté. Nous sommes néanmoins en présence d’un criminel en fuite, dangereux mais recherché. Il est sans doute déjà loin de l’agglomération rouennaise, mais il ne saurait nous échapper longtemps. Je n’ai rien d’autre à ajouter. Je vous remercie. Je pense que nous avons tous du travail. Vous pourrez trouver en sortant des photocopies du portrait-robot du suspect ainsi que le numéro vert à appeler en cas d’urgence.
Les voisins de Maline ne parurent pas convaincus du discours de l’inspectrice Colette Cadinot, et ils semblaient assez représentatifs de l’opinion générale de la salle. On grogna, on protesta, mais au final on se résigna assez vite, car l’inspectrice Cadinot n’était pas du genre à revenir sur sa décision, et tout le monde l’avait compris.
Sous les remerciements polis d’Olivier Levasseur, la salle se vida rapidement. Effectivement, tous les journalistes avaient beaucoup de travail.
Maline tenta de se frayer un chemin jusqu’à la tribune. Le général Sudoku, qui n’avait pas dit un mot, était en grande conversation avec une dizaine de personnes, sans doute des bénévoles responsables des commissions de l’Armada. Olivier Levasseur discutait pour sa part avec Nicolas Neufville, qui lui non plus n’avait pas dit un mot pendant la conférence de presse. Que pouvait bien encore raconter cet homme d’affaires au chargé de relations presse de l’Armada ?
Maline s’approchait encore de la tribune, en direction d’Olivier Levasseur, lorsque l’inspecteur Ovide Stepanu l’intercepta :
— Sympathique, votre ami journaliste. Pas du tout le genre à cracher dans la soupe…
— Désolée, j’ai mal évalué la situation, hier soir.
— Il me semble, oui ! Remarquez, c’est un peu ma faute aussi. La thèse du complot organisé, d’une chasse-partie anarchiste, c’est la mienne depuis le début. Mais là, votre ami journaliste a poussé le bouchon un peu loin.
Maline eut envie de préciser que ce n’était pas son ami, mais à quoi bon ?
— Le commissaire est parti ? se contenta-t-elle de demander.
— Oui, on a signalé votre motard blond, rive gauche, à Grand-Quevilly. Il coordonne la recherche avec le stagiaire, Jérémy Mezenguel. Il peut, il est en forme, ce Mezenguel, il est le seul qui ait dormi toute la nuit. Il n’a pas entendu son téléphone ce con !
— On a repéré le motard blond ? demanda Maline d’une voix pleine d’espoir.
— Oui… C’est seulement la dix-septième fois depuis ce matin… Depuis la diffusion du portrait-robot, il ne fait pas bon être grand, blond et se balader à moto dans Rouen.
Maline, déçue, laissa Ovide Stepanu. Elle voulait parler à Olivier, au moins un instant, mais il était toujours occupé avec Neufville. Sous les ordres de Sudoku, des bénévoles rangeaient toutes les chaises et les empilaient dans un coin.
Maline observa Olivier Levasseur quelques dizaines de mètres devant eux. Elle repensa aux mots du commissaire ce matin.
Trop propre sur lui, trop pour être honnête.
Oui, elle voyait bien ce qu’il voulait dire. Olivier Levasseur possédait un exaspérant contrôle de lui-même, en toute circonstance. C’est sans doute ce qui attirait Maline chez lui, la curiosité, l’envie de découvrir qui était l’homme lorsqu’il perdait le contrôle.
Et aussi une envie folle de refaire l’amour avec lui.
Maline avait enfilé ce matin une robe à fleurs échancrée, légère. Elle aurait aimé qu’il lui jette un regard, au moins. Mais il était tout à son job.
Il sembla à Maline qu’Olivier Levasseur allait tourner la tête vers elle lorsque son téléphone portable sonna à nouveau. Elle jura mais décrocha tout de même.
— Oui ?
— Maline Abruzze. Ici Joe Roblin. Ce matin, à la gare, vous vous souvenez ?
— Comment oublier…
— J’aimerais vous parler.
Décidemment, c’était la journée des rendez-vous !
— Quand ?
Le profileur répondit brusquement, comme animé par l’urgence.
— Tout de suite !
— Où ?
— L’aître Saint-Maclou, ça vous va ? Dans quinze minutes ?
— Vous avez du nouveau ?
— Plus que cela ! J’ai la solution pour le double meurtre… Mais ce n’est pas le plus important ! Le plus important, pour l’instant, c’est votre sécurité personnelle…
43. La traque
9 h 41, théâtre des Arts
Le groupe de cinq C.R.S. passa devant le théâtre des Arts, matraques à la cuisse. L’un des hommes tenait un molosse en laisse.
Morten Nordraak descendit prudemment quelques marches vers le Métrobus. Néanmoins, derrière ses lunettes de soleil, il savait qu’il ne risquait rien. Ce portrait-robot diffusé partout, dans la presse et sur les murs, ne lui ressemblait pas, il était beaucoup trop flou, personne ne pouvait le reconnaître avec ce croquis grossier. Les seules indications précises étaient sa taille et ses cheveux blonds.
Il sourit.
Ses cheveux blonds étaient eux aussi dissimulés sous une casquette kaki : une précaution presque inutile, ils n’allaient pas arrêter tous les types blonds de la ville !
Il avait eu de la chance, hier, la journaliste n’avait fait que l’apercevoir, à Villequier. Ils avaient bien failli le coincer sur cette route le long de la Seine. Mais maintenant, il était tranquille, il ne craignait plus rien.
Il allait pouvoir agir. Il était seul désormais.
Seul pour le butin, c’est ce qui pouvait arriver de mieux, après tout.
Mais il allait devoir être méfiant, extrêmement méfiant. Malin aussi.
Surgir là où on ne l’attendait pas.
Morten Nordraak se dissimula un peu derrière la statue de Pierre Corneille. Il observa l’alignement des voiliers sur la Seine, et au bout, l’espace des Marégraphes. Une foule de journalistes, de flics, de tout ce que l’Armada compte de gens importants, venait de sortir du hangar. Il savait que la journaliste était là, elle aussi. Elle était forcément là, elle allait sortir, comme les autres.