Elle était la seule à pouvoir l’identifier. Le type n’avait même pas levé les yeux sur lui, dans l’église.
Cette fille représentait le seul danger.
Elle l’avait vu, à Villequier. En plus, elle n’était pas là par hasard. Elle avait compris, déchiffré leurs codes. Elle était la seule à s’être autant approchée de la vérité. Oui, cette fille était le seul véritable danger !
Mais il lui fallait réfléchir, ne pas agir dans la précipitation. Jusqu’à présent, il avait été le plus malin. On ne se retrouve pas le dernier, seul face au butin, sans être malin.
De son poste d’observation, derrière ses lunettes, sous sa casquette, il était invisible, méconnaissable.
Pas elle !
Il la vit s’avancer. Elle marchait d’un pas pressé le long de la Seine. Un joli petit lot. Le tissu de sa robe qui se collait à chaque pas faisait ressortir ses fesses et ses seins. Il n’avait pas vraiment eu le temps de la détailler dans l’église de Villequier. Elle passa sans même regarder dans sa direction, à une cinquantaine de mètres.
Il suivit Maline des yeux jusqu’à ce qu’elle s’éloigne.
Elle représentait le seul danger. Un danger bien plus réel que ces centaines de flics à ses trousses, sans aucun indice.
Elle seule l’avait vu, lui, le tigre.
Elle seule pouvait comprendre, découvrir son nom, l’identifier.
44. Cortège funèbre, danse macabre
9 h 42, rues de Rouen, aître Saint-Maclou
Maline marchait d’un pas pressé dans les rues de Rouen.
Que lui voulait ce Joe Roblin ? Pourquoi lui donner rendez-vous à l’aître Saint-Maclou ?
En remontant la rue de la République, elle aperçut près de l’hôtel de ville le défilé des équipages qui se mettait en route. Il y avait une foule considérable sur le passage du cortège, encadrée par un impressionnant dispositif de police. Maline remarqua qu’on avait également installé des caméras de surveillance tout au long du parcours.
Espéraient-ils vraiment repérer le fugitif avec ces caméras ? A l’aide de ce portrait-robot minable ?
Un adagio, joué uniquement par les cuivres de la fanfare, donna le signal du début de la procession. La musique, qui n’avait rien de militaire, résonna comme une complainte en hommage aux trois jeunes marins tombés en Normandie, à des milliers de kilomètres de chez eux. Les Mexicains du Cuauhtémoc ouvraient le défilé, suivis de l’équipage du Mir puis de celui du Dewaruci. Un jeune cadet portait un drapeau en berne. Tous arboraient un brassard noir.
L’émotion était palpable, jusque dans le regard des touristes sur les trottoirs.
Maline laissa le défilé et tourna rue Martainville, vers l’aître Saint-Maclou. Quelques minutes plus tard, elle entrait dans la cour intérieure de l’actuelle école des Beaux-Arts de Rouen. Il y a longtemps qu’elle n’était pas venue, mais elle connaissait l’histoire étrange de ce lieu, fondé en pleine épidémie de peste pour servir de cimetière à l’église Saint-Maclou. Plus qu’un cimetière, le lieu devint, pendant des siècles, un immense charnier. Faute de place, les galeries des maisons à colombages entourant la cour servirent à leur tour d’ossuaires.
Désormais, le visiteur pressé ne voyait de ce cloître qu’un espace paisible, ombragé, ceint de bâtisses médiévales à colombages. Un regard plus attentif faisait naître immanquablement un sentiment de mal-être. Toutes les boiseries de la cour était décorées de sculptures macabres, de têtes de mort, de crânes, de tibias enchâssés dans d’étranges mises en scènes mortifères, de faux, de pioches et d’autres outils de fossoyeurs faisant l’objet de cultes morbides.
Maline repéra facilement Joe Roblin. Sa longue silhouette noire semblait fascinée par l’examen de la colonne d’une des maisons à colombages. Il entendit venir Maline et se tourna vers elle, lui désignant la colonne de bois :
— C’est envoûtant ! Cette danse macabre est sculptée dans la cour sur trente et un piliers. Sur chaque pilier, la mort entraîne dans sa danse un personnage, quelle que soit sa condition sociale, pape, roi ou mendiant. C’est l’un des plus beaux exemples de danse macabre au monde. J’en avais entendu parler, bien entendu, mais je ne l’avais jamais vu. Ce squelette hideux qui emporte trente et une personnes dans la mort, une à chaque pilier, c’est presque une enquête policière !
Maline était fatiguée et mal à l’aise. Elle le coupa.
— C’est pour me parler de ce serial killer médiéval que vous m’avez demandé de venir ?
Joe Roblin fit comme s’il n’avait pas entendu :
— J’adore ce lieu ! On peut le prendre pour une halte tranquille et plus on est attentif, plus on y découvre des détails horribles. Comme ces marins assassinés, sous les lampions de la fête populaire, non ? Comme nous tous ? Si on gratte la vie d’un type qui a l’air bien tranquille, que croyez-vous que l’on trouve ?
Maline soupira :
— Quai des Orfèvres, dans votre domaine, vous êtes vraiment une pointure ou bien il n’y avait plus que vous ?
Roblin sourit franchement. Cela ne devait pas lui arriver souvent.
— O.K., Maline. Vous avez raison, on va entrer dans le vif du sujet et revenir à notre affaire. En plus de la psychologie, j’ai une formation d’historien, donc les symboles, je les connais, je ne les néglige pas… Les symboles, la piraterie et le reste, ont tous leur importance dans cette affaire. Mais le plus important, ici, c’est que nous avons affaire à un meurtrier manipulateur, qui joue au chat et à la souris depuis le début, qui place les indices et les coupables qu’il veut, quand il le veut. Il possède toujours une longueur d’avance. Il contrôle. Il ne commettra pas de faute, il n’en a pas commis. Tous les faits que nous avons face à nous ne sont que des faux-semblants, des trompe-l’œil, laissés volontairement sur notre route. Il nous faut réfléchir autrement, sans partir des faits que le meurtrier a mis sur notre chemin.
Ils marchaient dans la cour. Le regard de Roblin déviait sans cesse vers les sculptures macabres de bois. Pas une fois il n’avait eu un regard pour les courbes bronzées de Maline.
— D’accord, fit Maline. Je veux bien vous suivre. Mais les faits sont les faits. Non ? Le double meurtre d’hier par exemple, commis par le même assassin, à la même heure, à quarante kilomètres de distance ?
— Pour ce problème particulier, et lui seul. La solution est un peu différente. Elle est mathématique. L’équation de ce double meurtre n’est pas dure à poser.
Maline commençait à être très agacée par ce monsieur réponse à tout.
— Vraiment, fit-elle d’un ton ironique. Une simple équation ?
— Oui. Mais une nouvelle fois, ce n’est pas le plus important. C’est un leurre, pour détourner notre attention. Mais bon, puisque vous ne m’écouterez pas avant que je vous aie éclairée… Je vous le dis, une simple équation. Il suffit de bien poser le problème. Nous sommes en face de trois vérités. Trois axiomes : les deux marins sont tués à la même heure ; les deux marins sont tués par la même personne ; les deux marins sont tués dans deux endroits différents. Vous êtes d’accord ? Une de ces trois affirmations est obligatoirement fausse. Au moins une des trois ! Donc supposons que deux de ces affirmations soient vraies et que la solution consiste à trouver celle qui est fausse. On peut poser alors trois combinaisons, trois combinaisons seulement : les deux marins sont tués à la même heure par le même assassin, mais au même endroit ; les deux marins sont tués à la même heure dans deux endroits différents, mais par deux assassins différents ; les deux marins sont tués par le même assassin à deux endroits différents, mais pas à la même heure. Partant de là, il suffit d’éliminer les combinaisons impossibles, et il n’en reste logiquement plus qu’une seule. Alors, tout s’éclaire, simplement…