— Et alors ?
— Et alors ? Vous n’avez rien écouté, Maline ? Trois combinaisons ! Compte tenu de ce que l’on sait, une seule est possible ! C’est enfantin.
Il se retourna vers un tibia sculpté qui lui sembla beaucoup plus sexy que la cuisse nue de Maline.
Est-ce que ce type baratinait ? En tous les cas, il n’était pas disposé à en dire plus. Sa façon de raisonner était sans doute la bonne, mais pour l’instant, il ne l’avait pas plus éclairée sur ce double meurtre impossible. C’était enfantin, avait-il dit. Mais Maline avait l’esprit trop embrouillé. Il lui aurait fallu une feuille de papier pour poser ces axiomes, mettre des faits en face. Joe Roblin se retourna enfin vers la journaliste :
— Ne vous torturez pas la tête, mademoiselle Abruzze. Le plus important n’est pas de percer les tours de passe-passe de ce magicien, c’est de comprendre sa routine, son raisonnement, pourquoi il a besoin d’une telle mise en scène ? Ce qu’il cherche, ce qu’il veut nous montrer, nous cacher. Le comprendre pour anticiper…
— La psychologie du tueur ! C’est bien cela votre spécialité. Alors, qu’en pensez-vous ?
Roblin posa brusquement sa main sur le bras nu de Maline.
Elle frissonna. Il avait des ongles rongés jusqu’au sang et des brûlures aux avant-bras.
— Nous y voilà, Maline ! Il y a un problème, une contradiction, bien plus troublante que celle de ce double meurtre impossible. Nous avons affaire à une double psychologie. D’un côté, il y a dans ces meurtres quelque chose qui relève de la punition, du châtiment. C’est évident. Les trois marins ont été punis. Ils n’ont pas respecté un code d’honneur, un rituel, ils ont enfreint une règle.
Maline repensa à cette histoire de punition, de malédiction évoquée par Ramphastos.
— Mais d’un autre côté, continua Roblin, tout prouve que ces trois marins étaient liés, cherchaient la même chose, étaient complices : ils ont le même âge, le même profil psychologique, la même vie familiale, les mêmes tatouages…
— Vous avez enquêté sur la vie de chaque victime ?
— Oui. C’est le b.a.-ba. Bref, ils sont complices, ils cherchent le même but, et il est certain que le meurtrier recherche également ce but, qu’il possède la même motivation…
— Je ne comprends pas. Où est le paradoxe ? C’est un pacte, la fameuse chasse-partie entre pirates. Quatre complices, ils partagent un secret, un magot. L’un des quatre tue les trois autres pour avoir le gâteau pour lui tout seul…
Roblin s’arrêta. Ses ongles rongés explorèrent les cavités d’un crâne sculpté dans une poutre.
— J’adore vraiment cet endroit ! J’en profite ! La P.J. a tendance à m’envoyer un peu partout en France pour résoudre ce genre de crimes. Après-demain, lorsque j’aurai résolu cette affaire, je ne sais pas où je serai…
Il se tourna vers Maline et lui serra à nouveau le bras avec les moignons qui lui servaient de doigts :
— Ecoutez-moi, mademoiselle Abruzze, vous ne comprenez pas… Ce n’est pas qu’une histoire de magot. Il y a autre chose. Une morale, des valeurs. Ce que je veux dire, c’est que le meurtrier souffre de troubles dissociatifs, une forme de schizophrénie. Il punit ses victimes pour un crime qu’il commet lui-même. Je vais essayer de mieux m’expliquer. J’ai l’impression que ces marins poignardés cherchaient une vérité, étaient animés par une quête ?
— Un trésor ?
— Si vous voulez, pour simplifier. Ils sont guidés, pour cela, par quelqu’un, soit l’un des quatre, soit un autre, qui se pose comme le gardien de cette vérité… mais qui la cherche lui-même….
— Donc, s’il allait au bout du raisonnement, il devrait se punir lui-même…
Roblin s’illumina :
— Exactement ! C’est en cela qu’il est schizophrène. Il tue au nom d’une valeur qu’il ne respecte pas pour lui-même. Logiquement, ce dilemme doit générer une profonde angoisse chez le meurtrier. C’est ce sentiment qu’il faut exploiter, qui pourra lui faire commettre la faute…
— Mouais.
Maline n’était qu’à moitié convaincue. Roblin allait à nouveau se retourner et examiner un squelette quelconque lorsque Maline le rattrapa à son tour par le bras, sans ménagement.
— Par ici ! Pourquoi le meurtrier ne tuerait-il pas les marins, non pas parce qu’ils cherchent la vérité, mais simplement parce qu’ils parlent trop, risquent de révéler des secrets ? Le meurtrier peut se poser simplement comme le gardien de ce secret…
— C’est la même chose ! Il est le gardien de ce secret, mais il cherche également à le percer. Il le protège mais il le convoite en même temps. En quelque sorte, il souhaite le garder pour lui seul. Je vais faire une métaphore. On est un peu dans le cas d’un soupirant timide, qui désire une femme sans oser la toucher, mais qui néanmoins cultive un sentiment de jalousie obsessionnel envers tous les autres soupirants.
Maline commençait à comprendre où le profileur voulait en venir :
— O.K. Je vois mieux… Mais maintenant que vous avez dressé le profil psychologique du tueur, ça nous avance à quoi ?
— Ça nous renseigne sur le meurtrier ! J’ai l’intime conviction qu’il a subi un traumatisme dans sa vie, un traumatisme qu’il a chargé de symboles, de codes. A travers ces crimes, il expie une faute, une responsabilité.
Roblin resta à nouveau en arrêt devant la danse macabre d’un pilier. La mort entraînait un enfant dans sa ronde ! Maline pensa que Joe Roblin avait tout à fait le profil du type traumatisé qu’il venait de décrire, un profil de psychopathe qui a finalement basculé du bon côté, celui de la police…
Du moins elle l’espérait.
Roblin continua :
— Le profil psychologique peut aussi nous servir à le piéger, au moment où il le faudra. N’oublions pas que tout est lié à l’Armada. Il veut gagner du temps, brouiller les pistes. Il a pris des risques, il a commis des meurtres presque en public. Il agit dans l’urgence, comme s’il souhaitait que la vérité ne soit pas découverte avant le départ des bateaux. La clé est sans doute liée à la marine, la Seine, son histoire, la piraterie. Les quais doivent fourmiller d’indices. L’Armada est sans doute une chance unique pour avancer, aller au bout de cette quête. Quand nous saurons ce qu’il cherche à cacher, alors, il deviendra vulnérable, nous pourrons le piéger… J’espère simplement que nous ne comprendrons pas trop tard. J’ai la conviction que tout va s’accélérer dans les heures qui viennent. Le meurtrier cherche à colmater un barrage qui menace de céder. A tuer pour cela tous ceux qui chercheront à approcher trop près de la vérité, au nom d’un système de valeur, de morale, de rite que seul le meurtrier connaît…
— Vous êtes vraiment persuadé qu’il n’y a qu’un meurtrier ?
— Un seul, oui. Je sais que certains penchent pour la théorie de la secte, du complot. Non, pour ma part, je sens qu’il n’y a qu’une seule personne derrière tout ça… Une seule… Machiavélique…
— Peut-être votre déformation de chasseur de serial killer…
— Peut-être…
Maline était tout de même impressionnée par ce type. Il avait pris connaissance du dossier depuis à peine une heure, du moins s’il ne les avait pas bluffés, et semblait déjà mieux le maîtriser qu’eux. Malgré elle, Maline jeta un regard vers un alignement d’os brisés. Ils étaient désormais seuls dans l’aître, tous les autres touristes étaient sortis.