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— Joe, pourquoi avoir voulu me parler ? Vous ne m’avez rien demandé. Vous ne m’avez rien appris de concret.

— De concret non, d’important, oui. Vous pouvez me croire. Mais vous avez raison, je voulais vous voir pour autre chose.

Le malaise grandit. Maline prit conscience que ses pas remuaient la poussière d’un sol sur lequel, pendant des siècles, on avait entassé des cadavres.

— Je voulais vous prévenir, Maline… Vous mettre en garde.

— Quoi ? répondit la journaliste d’une voix troublée.

— Je suis parvenu à cette conclusion : tous ceux qui sont susceptibles de découvrir la vérité, de la diffuser, seront en danger dans les heures qui viennent, avant la fin de l’Armada.

Maline se sentait nauséeuse. Dépassée. Fatiguée. Des milliers de corps s’étaient décomposés sous ses pas. L’air qu’elle respirait était celui d’un charnier.

— Donc moi aussi, je serais menacée ? parvint-elle à demander.

— Vous surtout ! Vous êtes la plus proche de la vérité. Villequier, c’est votre découverte ! Le meurtrier le sait. Le meurtrier possède une position centrale dans cette histoire. Il est au courant de beaucoup de choses, de beaucoup trop. Ecoutez-moi, Maline. Dans les heures qui viennent, ne restez pas seule ! N’acceptez pas de rendez-vous isolés, même de la part de personnes en qui vous avez confiance ! C’est pour cela que je voulais vous voir, Maline. Pour vous mettre en garde…

Maline, désormais, ne voyait que les détails macabres de ce cloître. Ainsi, elle était en danger. Ce profileur l’avait fait venir ici pour la mettre en garde, l’inciter à la prudence, l’effrayer.

— Pour me foutre la frousse, côté mise en scène, c’est assez réussi, articula-t-elle.

— J’ai hésité longtemps avec le cimetière Monumental !

Il n’y avait aucune ironie dans la réponse de Roblin. Maline en frissonna :

— Je suis la prochaine sur la liste, alors ?

— Seulement si vous cherchez à jouer le coup en solo, si vous vous laissez happer par la lumière de la vérité… Vous êtes prévenue. Vous êtes dans l’œil du tueur !

Maline pensa au rendez-vous de ce soir, 18 heures, au Libertalia, avec Ramphastos. Ramphastos aurait très bien pu correspondre au profil de psychopathe-gourou que Joe Roblin venait de définir. Mais elle avait rendez-vous dans un lieu public, en plein jour !

Il n’y avait aucun danger.

Joe Roblin s’éloigna, enfonçant dans ses oreilles le casque d’un lecteur MP3.

Quelle musique un type aussi barré pouvait-il écouter ?

Requiem ? Opéras wagnériens ? Techno assourdissante ?

Maline éprouvait désormais un besoin pressant de quitter cet endroit macabre. En sortant, avant de passer sous le porche en bois, sur sa gauche, elle ne put s’empêcher de regarder le squelette, bien réel celui-là, d’un chat, mort, exposé dans la vitrine. Elle connaissait la sinistre histoire : c’était le squelette d’un chat emmuré vivant, des siècles auparavant, sans doute pour conjurer le mauvais sort, endiguer l’épidémie de mort. Un chat, sans doute noir.

Croiser ce cadavre de chat, était-ce ou non mauvais présage  ?

L’aiderait-il à conjurer le sort, aujourd’hui ?

Comment savoir ?

Dans l’immédiat, il ne lui inspirait qu’un profond dégoût.

Une fois dans la rue, Maline, malgré elle, ne put s’empêcher de repenser aux recommandations de Roblin.

Ne pas rester seule.

Le meurtrier la connaissait, la recherchait, peut-être.

Elle dépassa les terrasses de la rue Martainville. Elle entendait les échos lointains du défilé. La fanfare mexicaine jouait une sorte de samba lente, un rythme à donner des cafards dans les jambes.

45. Chasse aux blonds

11 h 23, commissariat de Rouen, 9, rue Brisout-de-Barneville

En entrant en trombe dans le commissariat, Gustave Paturel eut une très bonne surprise.

Les collègues étaient en train d’interroger à l’accueil un type blond, cheveux courts, plus d’un mètre quatre-vingts, un casque de moto au bras.

Ils l’avaient coincé !

Enfin une bonne nouvelle ?

Le commissaire s’avança.

Dans la salle d’attente du commissariat, sur sa droite, plus de quinze types blonds, cheveux courts, plus d’un mètre quatre-vingts, un casque de moto au bras, attendaient leur tour.

— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? hurla le commissaire.

— On vérifie, fit placidement un agent. On nous en amène cinq à l’heure, et on vérifie !

On allait vérifier l’alibi, le tatouage sur l’épaule et l’ADN de tous les blonds de plus d’un mètre quatre-vingts ?

Il continua sa marche pressée et salua en coup de vent sa secrétaire, Sarah Berneval.

— Sarah, vous avez vu Joe Roblin, le profileur ? En théorie, ce type est censé nous aider !

— Il est sorti tout à l’heure.

— Il a dit ce qu’il allait faire ?

— Non… Profiler je suppose.

Le commissaire Paturel poussa un juron et continua son inspection. Il entra dans le central vidéo. Une dizaine d’agents observait avec attention les caméras placées tout au long du parcours du défilé des équipages.

— Trois cents CRS, marmonna Paturel entre ses dents. Trente caméras vidéo. S’il se passe encore quelque chose, putain, ce ne sera pas faute d’avoir essayé de l’empêcher. Ouvrez l’œil, les gars !

Il regarda un instant le mur d’écran, qui permettait d’observer en direct la foule dans les points stratégiques de Rouen.

— J’aurais dû mettre aussi une caméra chez moi, grogna le commissaire en sortant. Comme cela, au moins, j’aurais pu voir mes gosses !

Il pénétra dans une autre salle. Une immense carte de la basse Seine était posée sur la table. Des traits reliaient Caudebec-en-Caux à Rouen. Deux agents, ainsi que l’inspecteur Ovide Stepanu, travaillaient autour.

— Bonjour messieurs. Alors, à part la téléportation, la plus puissante police scientifique de France n’a toujours pas d’explication rationnelle ? Catapultage ? Montgolfière ? C’est silencieux, une montgolfière, pas rapide, mais c’est discret !

— Passe tes nerfs sur quelqu’un d’autre, Gustave, répondit Stepanu. Tu as pensé à ma proposition ?

— Faire foutre tous les marins de l’Armada torse nu pour compter ceux qui ont un tatouage de tigre sur l’épaule ? Je comprends l’idée, Ovide, mais excuse-moi pour une fois de jouer les rabat-joie : négocier avec plus de vingt ambassades différentes, cela va prendre du temps. En plus, je te rappelle qu’il s’agit principalement de militaires. Jamais on n’aura l’autorisation avant la parade de la Seine lundi et le départ des marins. Donc prendre l’ADN des marins, il faut encore moins y penser !

— Dommage…

— Ouais, dommage… Tous les marins de l’Armada à poil pour compter les tatoués, dix mille chippendales sur les quais de Rouen, cela aurait fait un tabac ! Bon, je continue la tournée des popotes.

Sans décélérer, il s’enfila à nouveau dans le couloir et entra dans le bureau de l’inspectrice Colette Cadinot.

— Alors ? La piste Nicolas Neufville, promenade sur le Surcouf, Mexicain dans le congélo, cela donne quoi ?

— On a fait des recherches sur le capitaine du Surcouf, Patrick Baudouin. Rien à signaler. Dans l’année, il sillonne la Rance, Dinan-Dinard, Dinard-Dinan, dans tous les sens. Je sais bien que l’on a la preuve que Mungaray a séjourné dans le congélateur de son arrière-cuisine, mais tu crois que cela suffit pour une garde à vue ?