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— Au point où on en est. Tu envoies deux agents l’embarquer. Au moins, on lui fera un test ADN.

Le commissaire marqua un temps d’arrêt :

— Non, envoie directement un fourgon. Tu embarques tout le personnel du Surcouf, avec les cuistots et les serveuses. Epilation gratuite et don du sang obligatoire pour tout le monde. N’importe lequel pourrait avoir accès au congélateur ! On va ratisser large, à défaut d’autre chose. Et sur la CYRFAN SARL, la boîte qui se fait des bénéfices monstrueux sur le dos des capitaines, on a réussi à savoir qui se cache derrière ?

— Rien de neuf. Le service juridique est dessus. Mais ça bloque !

Le commissaire jura à nouveau :

— Tant pis pour le service juridique. On va la jouer à l’ancienne ! Colette, pendant que tu y es, tu vas m’envoyer un deuxième fourgon sur les quais et m’embarquer les six capitaines dont les bateaux-promenades ont été loués par la CYRFAN. Vous me les cuisinez tous séparément. On verra bien si aucun n’a jamais entendu parler de Nicolas Neufville !

L’inspectrice Cadinot regarda son patron avec étonnement :

— T’as bouffé du lion, toi, aujourd’hui !

— Je viens d’avoir mes gosses au téléphone. Ils sont super heureux. On va pique-niquer ensemble lundi à Duclair en regardant passer les voiliers ! Donc tu vois, c’est pas du lion que j’aimerais bouffer, c’est du tigre !

— Et pour Nicolas Neufville, on fait quoi ? demanda l’inspectrice.

Paturel tiqua :

— C’est un peu plus compliqué ! Je ne me vois pas lui demander de me donner un poil de cul pour faire une analyse ADN !

Colette Cadinot sourit, ce qui était plutôt rare face à ce type d’allusion vulgaire. Elle sortit d’un tiroir un verre enveloppé dans un sac plastique.

— Tout à l’heure, à l’espace des Marégraphes, lors de la conférence de presse, quand je suis passée à la tribune, je crois bien que Nicolas Neufville a oublié son verre sur la table… Je crois bien qu’il a bu dedans et même laissé un peu de salive.

Paturel regarda l’inspectrice, sidéré :

— Tu as fait ça, Colette !

Colette Cadinot se rengorgea, visiblement fière de son audace.

— Tu es certaine de ne pas t’être trompée de verre, Colette ? Il y avait du gratin, à la tribune.

46. Rendez-vous au Libertalia

13 h 18, square Verdrel

Morten Nordraak regardait le cygne blanc allonger le cou pour attraper les morceaux de pain que lui lançait une petite fille de cinq ans.

La petite fille lui rappelait sa sœur, Lena. La dernière fois qu’il l’avait vue, elle devait avoir cet âge-là, cinq ans environ. Maintenant, elle devait bien en avoir seize. Elle devait être une vraie jeune fille. Il ne l’avait jamais revue. Il avait fait trop de conneries, quand il était jeune, il n’avait pas fréquenté les bonnes personnes, il n’avait pas eu de chance, il s’était fait prendre trop tôt.

Après, cela avait été l’engrenage. Prison. Centre de redressement. Prison.

La Marine nationale avait été une porte de sortie inespérée. On lui avait fait confiance, pour la première fois, on lui avait donné un uniforme. Il n’avait pas dix-huit ans lorsqu’il s’était engagé.

Et alors, à ce moment-là, il rencontra les bonnes personnes. Presque aussitôt.

Du moins, il l’avait cru. Il avait cru que les autres étaient fiables.

Ne pouvait-il compter que sur lui-même ? Sa vie n’était-elle qu’une fuite ? Reverrait-il Lena, un jour ? Reviendrait-il au village avant qu’elle se marie, pour lui offrir la plus belle des noces qu’on n’ait jamais vue ?

Oui, il reviendrait, avec le butin. Il l’avait bien mérité !

Il fallait qu’il tienne bon. Encore deux jours ! Tenir aujourd’hui et demain, dimanche. Après, il se fondrait à nouveau dans l’équipage, quitterait la France.

Il aurait gagné.

Morten Nordraak s’assura que personne ne le regardait, qu’il n’y avait pas de caméra de surveillance dans le square, et tira un morceau de papier quadrillé de sa poche.

« R.V. Libertalia. 18 heures. Marine Abruzze sera là. Exécution de la malédiction du jarl. Ramphastos. »

Il le replia aussitôt, méfiant.

On lui servait la journaliste sur un plateau ! C’était presque trop beau pour être vrai.

Il avait toujours fait confiance à ce vieux Ramphastos, avait-il eu raison finalement ? Ramphastos aussi le connaissait, savait qui il était.

C’était difficile de penser que le vieux Ramphastos puisse trahir. Il avait servi des années le drapeau noir, il connaissait des marins dans les ports du monde entier. C’était un type de confiance, un pur, un des derniers ! Mais il devait se méfier de tout le monde…

Morten Nordraak regardait toujours la fillette et le cygne.

La pureté…

Cela ne dure qu’un temps. Quelques années, et encore…

Ramphastos n’était plus qu’un vieil ivrogne, sans doute prêt à trahir tous ses idéaux pour ne jamais mourir de soif. Lui aussi pouvait l’identifier. Ils étaient deux, en fait, à pouvoir le reconnaître, cette journaliste, Maline Abruzze et Ramphastos.

Les deux devaient se rencontrer à 18 heures !

Si c’était un piège, il n’allait pas tomber stupidement dedans. Si cela n’en était pas un, il n’aurait fait que prendre ses précautions, Ramphastos pourrait comprendre.

D’une façon ou d’une autre, la malédiction s’appliquerait, c’était certain.

Elle s’était déjà appliquée.

Il serait présent au rendez-vous à 18 heures.

A sa façon.

47. Place 32

13 h 27, espace du Palais

Maline déjeuna d’un kebab dans le centre-ville, sur l’esplanade de l’espace du Palais, à la terrasse de l’Echiquier. Instinctivement elle ne s’éloignait pas des lieux publics et des rues fréquentées. Ce n’était pas très difficile, pour ce dernier week-end de l’Armada, la ville faisait le plein. Les terrasses étaient bondées. L’affaire du double meurtre ne semblait pas avoir changé le quotidien des habitants et des visiteurs.

Machinalement, Maline consulta la messagerie de son téléphone portable. Elle avait un message, un seul, laissé par Oreste Armano-Baudry. Sa voix était joyeuse, triomphante. Il indiquait qu’il était bien rentré à Paris par le premier train, qu’ils étaient tous enthousiasmés par son article à la rédaction du Monde, qu’ils lui réservaient une place de choix à la une, et que son rédacteur en chef aimerait beaucoup, mais vraiment beaucoup, publier une interview exclusive de la fabuleuse Maline Abruzze. Oreste laissait ses coordonnées personnelles et celles du rédacteur en chef, mais il fallait qu’elle se dépêche, ils étaient en plein bouclage.

Maline raccrocha son portable avec violence et supprima le message.

Quel connard  !

Il n’avait décidément rien compris !

Elle prit le temps de picorer la salade et les crudités de son kebab, observant l’esplanade ensoleillée. Maline repensait aux recommandations de Joe Roblin, au rendez-vous avec Ramphastos, dans quelques heures. Ramphastos pouvait-il être impliqué dans cette affaire ? C’était stupide ! Le coupable était ce géant blond recherché par toutes les polices.

Ramphastos n’était qu’un pirate nostalgique, un ivrogne incapable d’être le cerveau d’une quelconque organisation, encore moins un tueur. Joe Roblin avait l’air sûr de lui : selon son analyse, il n’y avait qu’un tueur. Pouvait-on penser que Ramphastos joue à ce point la comédie ?