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On ne pouvait pas la prendre en traître !

De toutes les façons, elle se sentait de plus en plus rassurée, dans ce bar tranquille, à côté de cet ivrogne déjà presque incapable de se lever.

Lui, le cerveau d’un complot anarchiste ? L’hypothèse apparaissait de plus en plus improbable.

— T’as rien dit aux flics, hein ? éructa Ramphastos.

— Non, fit Maline.

— C’est bon, je te crois, t’as l’air sincère.

— Je le suis.

— Ouais, ouais. On dit ça…

Il vida sa bière et en recommanda une. En faisait-il de trop ?

Comment savoir.

— Vous deviez me parler de la malédiction, commença Maline.

— Ah, la malédiction, hurla presque Ramphastos.

Les deux couples se retournèrent, mi-amusés, mi-inquiets. Le barman amena la bière et fit signe de la main à Ramphastos de parler moins fort. Sans vraiment insister, il devait avoir l’habitude. Ramphastos faisait presque partie du décor de son bar, au même titre que les palmiers en plastique et que les perroquets en bois. Certains clients, assis trop près de Ramphastos, avaient dû avoir plus d’une fois la surprise de le voir bouger : mon Dieu, ce n’était pas la statue de cire d’un pirate !

Maline reprit de sa voix la plus douce :

— Oui. La malédiction. A propos des trois marins de l’Armada qui sont décédés.

— Ouais… J’ai entendu ça. Trois gamins poignardés… Après tout, bien fait pour eux !

Maline sursauta. Le vieux pirate continua :

— Trois gamins cupides ! Sans cervelle, qui n’ont rien compris, qui voulaient le butin, pour eux, pour eux seuls… Pour se servir et repartir chez eux les mains pleines ! Les jeunes ne comprennent plus rien à la piraterie… Ils ne pensent qu’aux pièces d’or. Comme s’il n’y avait qu’à se servir !

Il souleva quelques instants son lourd corps et frappa sur la table :

— Quels cons !

Son corps s’effondra à nouveau sur la chaise. Il vida sa bière d’un trait.

Que savait-il ? Affabulait-il ou connaissait-il réellement le mobile du triple crime ? Comment le faire parler, il était déjà ivre…

Maline avança prudemment :

— Ils ont mérité de subir la malédiction. Mais qui…

Le regard de Maline se figea soudain.

Elle avait vu un fantôme.

Dans le reflet du zinc du bar, mêlé au visage couronné de la statue de la Liberté, Maline avait aperçu le visage du fugitif, le tigre. Elle le reconnut immédiatement, malgré ses lunettes de soleil et ses cheveux dissimulés sous une casquette kaki.

Maline se pencha un peu et se tourna vers l’entrée du bar. Dans l’encadrement de la porte de verre, dehors, discrètement posté entre l’angle du Libertalia et la pancarte en carton, elle reconnut, cette fois-ci distinctement, le visage de l’inconnu de Villequier.

Le regard du tigre se tourna en même temps vers elle.

Lui aussi l’avait identifiée.

Dans l’instant qui suivit, il recula de quelques mètres et disparut du champ de vision de la journaliste. Sans davantage réfléchir, Maline repoussa la table, le tabouret devant elle et se précipita à sa poursuite.

La table bascula.

Le barman poussa un juron.

Maline n’eut pas le temps de faire un pas de plus.

Dans l’instant qui suivit, une détonation fit voler en éclats la vitre du bar.

Instinctivement, Maline plongea vers la table renversée. Les rares autres clients en firent autant.

Seul le patron du bar resta debout, vociférant derrière son zinc :

— Bandes de salopards. Vous allez…

— Nom de Dieu, couchez-vous ! hurla Maline.

Un deuxième coup de feu retentit.

Puis un troisième, puis plus rien.

Maline attendit quelques secondes qui lui semblèrent interminables. Un des deux couples finit par se relever. Maline, à son tour, fit de même, prudente.

On entendait simplement une respiration sourde, un gémissement, derrière le bar.

— J’appelle les flics, fit une voix.

Maline déplaça la table et les chaises renversées et se pencha derrière le comptoir : le barman était assis, un bras en sang, blanc comme un linge. Il répétait mécaniquement :

— Les enculés, mon bar ; les enculés, mon bar…

— Il est mort, lança une voix féminine derrière Maline.

Maline se retourna.

Une jeune fille, la figure crevassée d’effroi, accompagnée de son petit ami qui détournait les yeux, se penchait sur le corps de Ramphastos.

— Il… Il est mort.

Maline se rapprocha.

Ramphastos ne respirait plus.

Une balle avait traversé le cœur du vieux pirate.

La malédiction s’était encore appliquée, mais pas avec un poignard cette fois-ci.

* * *

La jeune fille, qui visiblement possédait quelques notions de secourisme, pratiqua les premiers soins au patron de bar. La plaie saignait beaucoup, il allait falloir extraire la balle, mais seul le bras était touché. Le tenancier observait les yeux emplis de colère son bar dévasté. Il avait changé de couplet et marmonnait mécaniquement :

— Les salauds, qui va payer ? Les salauds, qui va payer ?  …

Il est vrai que le bar ressemblait maintenant à un vaisseau pirate après l’abordage : vitres brisées, drapeaux de pirates en lambeaux, tonneaux renversés, poussière…

Une patrouille de proximité parvint sur les lieux de la fusillade moins de trois minutes plus tard. Les agents avaient à peine commencé l’inspection et l’interrogatoire lorsque le commissaire Gustave Paturel surgit à son tour dans le Libertalia, accompagné d’une dizaine d’autres policiers.

Il constata l’étendue des dégâts, puis se tourna vers Maline, rassuré qu’elle soit indemne.

— Mademoiselle Abruzze… Toujours dans les bons coups !

— Ramphastos est mort…

L’ambiance glauque du bar pirate dévasté avait quelque chose de surréaliste. Paturel se concentra d’abord sur le meurtrier en fuite. Maline et les autre clients firent ce qu’ils purent pour décrire ce qu’ils avaient vu : un jean, un tee-shirt blanc, des lunettes de soleil, une casquette kaki…

Paturel avait laissé l’inspecteur Stepanu coordonner la traque, pendant que l’inspectrice Colette Cadinot était restée au commissariat, chargée de poursuivre l’interrogatoire de Nicolas Neufville, qu’il avait dû laisser en plan.

— Tant pis Ovide, cria le commissaire Paturel dans un talkie-walkie, on boucle tout le centre-ville de Rouen, on intercepte en aveugle et on regarde le tatouage sur l’épaule. J’ai cinq cents hommes dans les rues de Rouen. On va l’avoir !

Maline n’y croyait pas. Il y avait plusieurs centaines de milliers de visiteurs dans Rouen ce week-end. Il était impossible de le coincer tant qu’on ne savait pas qui était cet homme, tant que l’on n’aurait pas d’autre description qu’une silhouette fuyante : sa tenue vestimentaire était, elle aussi, bien banale, un jean, un tee-shirt blanc, des lunettes de soleil, une casquette kaki, et il pouvait en changer…

Des agents, sans doute des scientifiques, se penchaient sur le corps de Ramphastos.

Maline éprouvait une peine indicible pour le vieux pirate. Et dire qu’elle l’avait soupçonné ! Il faisait partie de ces personnalités qui appartiennent à une autre époque, de ces personnages uniques dont on a cassé le moule. S’il existait un paradis pour les pirates, quel qu’il soit, un panthéon sur lequel flotte le pavillon noir ou un tripot dans les nuages, Pierre Poulizac, dit Ramphastos, dernier pirate de la Seine, y méritait sa place.