— Il n’a pas souffert, souffla doucement le commissaire Paturel dans son dos. La mort a été immédiate. Le vieux pirate s’est endormi sans se rendre compte de rien.
Le commissaire montra à Maline un impact de balle dans la table renversée.
— Il y a eu trois tirs, expliqua-t-il. L’un a touché mortellement Ramphastos. L’autre a blessé le patron du bar au bras. Le troisième vous a raté de peu, Maline.
La journaliste vit avec une angoisse rétrospective que la balle fichée dans la table avait dû passer à moins de vingt centimètres de son oreille.
— Il a voulu éliminer tous les témoins, analysa Paturel. Ramphastos en priorité. Puis ceux qui l’ont écouté. Vous Maline… Et le patron du bar, qui pouvait avoir entendu des bribes de conversation. Maline, Ramphastos vous a-t-il dit quelque chose d’important ce soir ?
Maline se força à réfléchir.
— Non rien, je ne crois pas, il n’a pas eu le temps…
— Réfléchissez bien...
— Il allait me parler de la malédiction. L’autre soir, il m’avait déjà parlé de la malédiction de Rollon. Mais il n’a pas eu le temps…
Paturel se pinça les lèvres :
— Réfléchissez encore, Maline. Je reviens.
Gustave Paturel se dirigea vers le propriétaire de l’établissement. Le barman, maintenant assis sur une chaise, le bras bandé, continuait de promener son regard sur les dégâts dans son établissement, marmonnant des injures.
Ce type énervait Maline. Ce commerçant n’éprouvait-il aucun sentiment pour Ramphastos, son client, son meilleur client peut-être ? Ramphastos était-il à ce point devenu pour lui un simple élément du décor, ayant désormais presque moins de valeur que ces chaises renversées ou cette vitrine brisée ?
Le commissaire Paturel emmena le patron du bar un peu à l’écart. Le médecin avait recommandé la prudence, mais il était en état de répondre à quelques questions avant d’être dirigé vers l’hôpital.
Il s’appelait Serge Voranger, et, non, il ne voyait pas pourquoi on avait assassiné cet ivrogne. Il n’avait pas connu Ramphastos à la période où il était encore un conteur célèbre, son bar n’était pas ouvert à l’époque. Il n’avait d’image de Ramphastos que celle d’un ivrogne ayant échoué dans son bar lui rappelant l’ambiance de la piraterie. Un ivrogne qui occupait presque en permanence une place dans son bar, qui ne payait qu’un verre sur deux et qu’il était le plus souvent obligé de mettre physiquement dehors, qui avait même fini par se faire tuer dans son bar, le samedi soir de l’Armada en plus, le soir de son plus gros chiffre d’affaires potentiel !
Paturel laissa Serge Voranger à son état léthargique, qui semblait davantage provoqué par la vandalisation de son gagne-pain que par sa blessure. Le Libertalia était maintenant occupé par une dizaine d’agents de la police scientifique. La rue du Père-Adam était également coupée : le moindre centimètre carré de trottoir était passé au peigne fin. La seule chose dont Gustave Paturel était certain, c’est que le Libertalia n’ouvrirait pas ce soir !
En ce qui concernait le tigre, on ne disposait toujours d’aucun élément nouveau pour l’identifier.
— Putain, hurla le commissaire, il y aurait bien une solution, passer dans la rue avec des haut-parleurs et demander à tous les passants de retirer leur chemise ! Le seul avec une ménagerie tatouée sur l’épaule sera notre homme !
Il pensa sérieusement un instant qu’une telle méthode pouvait fonctionner, mais il se sentait beaucoup trop fatigué pour contacter le préfet et le convaincre d’une telle entreprise ! Si dans son malheur, il avait eu affaire à une meurtrière en fuite avec un tigre tatoué sur le sein gauche, il aurait peut-être été plus motivé !
Il regarda avec désir la collection de vieux rhums derrière le comptoir. Une envie terrible de s’en servir un verre plein le taraudait.
Il n’eut pas le temps de lutter contre la tentation : la porte du Libertalia, ou plutôt ce qu’il en restait, s’ouvrit. La haute carcasse de Joe Roblin, le profileur, assombrit le bar.
— Commissaire, fit-il d’une voix essoufflée. Je vous cherchais. J’ai le tigre !
— Vous avez coincé l’assassin, hurla le commissaire. Vous savez où il est ?
— Pas encore, mais je sais d’où il vient !
51. Retraite anticipée
18 h 15, commissariat de Rouen, 9, rue Brisout-de-Barneville
Dans le bureau du commissaire Paturel, l’homme d’affaires Nicolas Neufville conservait sa morgue dédaigneuse. Debout dans un coin de la pièce, l’inspecteur stagiaire Jérémy Mezenguel jouait les méchants, genre Guy Marchand dans Garde à vue, mais cela n’impressionnait nullement l’homme d’affaires, qui en avait vu d’autres et regardait sa montre avec impatience.
Nicolas Neufville avait admis presque aussitôt qu’il était l’actionnaire majoritaire de la CYRFAN SARL. Il était rusé, il savait qu’il y avait plusieurs témoignages de capitaines qui confirmaient ce lien et qu’un jour ou l’autre, la police fiscale remonterait la piste de la CYRFAN. Lorsque l’inspectrice Colette Cadinot lui avait lancé l’accusation de prise illégale d’intérêt à la figure, il avait paru presque rassuré.
— Ce n’est que cela ? Qu’y a-t-il d’illégal à vendre des prestations au juste prix du marché ? Je n’ai pas forcé ces capitaines à signer… C’est moi qui ai pris tous les risques pour commercialiser leur rafiot. Quant aux soi-disant menaces, au chantage, encore faudrait-il le prouver… Et au pire, que peut-il m’arriver ? Avoir fait peur à quelques marins irresponsables qui menaçaient de me laisser en plan avec mes clients ? Mon Dieu… Je tremble. Je ne vais tout de même pas faire de la tôle pour cela !
L’inspectrice Cadinot avait essayé de le coincer autrement :
— Et la nuit du 9 juillet, face au Surcouf, la nuit du meurtre de Mungaray, comment expliquez-vous votre présence sur les lieux du crime ?
— Je discutais, je négociais. Je soupçonnais, à juste titre d’ailleurs, le capitaine du Surcouf de me dissimuler une partie de son chiffre d’affaires, de travailler au noir dans mon dos !
— Vous négociiez à deux heures du matin ?
Nicolas Neufville afficha un sourire carnassier :
— Vous savez, il ne faut pas être fonctionnaire pour tenir un commerce sur les quais pendant l’Armada. C’est plutôt des journées de vingt heures... Et puis, je pense que vous comprendrez que je ne souhaitais pas mettre le capitaine du Surcouf dans l’embarras en parlant de notre affaire en public et que je préférais donc attendre les heures creuses.
L’inspectrice Cadinot bouillait intérieurement. Elle le faisait patienter depuis de longues minutes, lorsque Sarah Berneval lui passa un téléphone sans fil.
C’était Henri Lagarde, l’avocat de Nicolas Neufville :
— Inspectrice Colette Cadinot, fit la policière.
— Je préférerais parler au commissaire Paturel, répondit l’avocat Lagarde d’une voix méprisante.
— Il n’est pas là ! Il a été appelé pour une urgence. Je le remplace.
— O.K. Peu importe après tout. Sachez que je ne comprends vraiment pas votre jeu. Mettre mon client en garde à vue pour une banale histoire de bénéfices, parfaitement légaux d’ailleurs, est absurde ! Vous n’avez vraiment rien d’autre à faire en ce moment ? J’espère que vous n’avez pas échafaudé l’idée stupéfiante de mettre sur le dos de mon client les crimes des trois marins de l’Armada. Vous auriez pu trouver un bouc émissaire à la peau moins coriace ! En tous les cas, sachez qu’hier soir, mon client dînait chez Arnaud Cottereau, le patron de la plus grande entreprise de travaux publics de la rive gauche, en compagnie de deux autres couples. Je tiens leur témoignage à votre disposition. Vous préférez peut-être que je vous le faxe dans l’heure ? Bien, je crois que j’ai été clair, je vous fais confiance pour relâcher mon client immédiatement !