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Colette Cadinot lui raccrocha pratiquement au nez :

— Excusez-moi, on m’appelle sur une autre ligne !

C’était vrai !

Sarah Berneval lui tendit un autre téléphone. C’était le commissaire Paturel :

— Colette ? Juste deux mots, je suis sur le feu ! Pierre Poulizac, Ramphastos, vient d’être abattu au Libertalia ! Etant donné que Nicolas Neufville était en garde à vue chez nous au moment du carnage, ça lui fait un putain d’alibi !

* * *

Au regard de l’inspectrice Colette Cadinot lorsqu’elle revint dans le bureau, Nicolas Neufville comprit qu’il avait gagné la partie.

— Vous avez eu mon avocat au téléphone ? jubila l’homme d’affaires. Vous venez de vous rendre compte que vous avez commis une belle boulette ! Il est un peu tard !

Il toisa l’inspectrice d’un regard intransigeant et insinua avec la froideur d’un serpent :

— Au fait, c’est vrai ce que j’ai appris. Le commissaire Paturel va bientôt nous quitter ? Je ne sais plus trop pourquoi ? Mutation à Bar-le Duc ? Retraite anticipée ? Quel dommage. Vous étiez au courant ?

Colette Cadinot sentit que Jérémy Mezenguel avait envie de jouer les cow-boys. Elle intervint la première. Elle se tint debout devant l’homme d’affaires et commença d’une voix doucereuse :

— Oui… Je crois que le commissaire voulait davantage s’occuper de ses enfants. Aller les chercher à l’école, leur raconter des histoires, jouer avec eux aux gendarmes et aux voleurs. C’est formidable, la retraite anticipée lorsque l’on a eu des enfants tard.

Elle mitrailla Neufville du regard :

— Tandis que vous, ils sont déjà grands vos enfants. Un père en tôle pour magouille, même pour deux jours, l’image paternelle en prend un coup ! Ah, vous n’êtes pas au courant, on va vous garder ici deux jours. Pas pour meurtre, pour tentative d’intimidation envers un tiers et menace sur un bien privé ! Et vos voisins, qu’est-ce qu’ils vont en penser ? Ça va faire jaser dans le Vallon-aux-moines, non ? Votre femme ne va plus oser mettre le nez dehors.

Neufville faillit se lever de sa chaise mais Colette Cadinot posa une main ferme sur son épaule :

— Vous parviendrez sans doute à faire enterrer cette affaire, je vous fais confiance. Mais pour vous, l’Armada, c’est fini. Ce sont des purs, eux, les bénévoles, les mécènes, les élus. L’Armada c’est leur bébé, faut pas y toucher… C’est même le bébé de tous les Rouennais… Quand ils apprendront votre petite combine, vous pensez qu’ils vont oublier ? Pchitt, la carrière politique, la mairie de Rouen…

La pression de la main de l’inspectrice se fit plus forte sur l’épaule de l’homme d’affaires, annihilant toute velléité de réplique.

— Vous ne me croyez pas ? Nous disposons dans l’agglomération de quelques journalistes locaux assez doués. J’en connais même quelques uns qui ne vous portent pas particulièrement dans leur cœur, au SeinoMarin par exemple… Allez deux jours, c’est pas long, à côté du temps que vous allez passer à vous ennuyer dans votre vie maintenant…

Pendant que l’inspectrice sortait, Jérémy Mezenguel en rajouta une couche :

— Et rien ne prouve que les marins poignardés, ce n’est pas vous. Des tueurs à gages pour éliminer des témoins gênants, ça s’est déjà vu !

Lorsque la porte fut fermée et qu’il se retrouva seul, Nicolas Neufville enfouit sa tête entre ses mains.

Dans le couloir, Jérémy Mezenguel complimenta l’inspectrice :

— Jolie sortie. Pleine de panache. Rien à dire !

— Ouais… mais si on ne trouve pas le vrai coupable, on est dans la merde !

52. Gothique informatique

18 h 30, le Libertalia, rue du Père-Adam

Joe Roblin regarda autour de lui le spectacle du Libertalia dévasté et demanda d’une voix forte :

— C’est un espace Wi-Fi ici ?

— Ouais, répondit le propriétaire du Libertalia d’une voix déprimée. S’ils ne me l’ont pas foutu en l’air…

— O.K., je m’installe.

Le profileur apostropha un policier qui devait avoir le double de son âge :

— On s’installe là. Qu’on ne nous dérange pas !

Joe Roblin sortit de son sac un ordinateur portable extraplat et le posa sur un tonneau. Maline et le commissaire Paturel s’approchèrent.

— On est obligé de faire ça là ?   demanda Paturel.

— Pas de temps à perdre ! Il paraît qu’ils m’ont trouvé une autre affaire de crime à résoudre du côté de Gap. Je ne suis pas sûr de passer la nuit à Rouen ! Je préfèrerais tout régler ce soir.

Maline crut que le commissaire Paturel allait étrangler le profileur.

— En plus, ajouta Roblin, ici, j’aime bien l’ambiance.

Il jeta un coup d’œil aux sabres accrochés au mur, aux crânes sur les étagères, à la vitrine brisée…

— Surtout la nouvelle déco !

L’humour noir de Roblin ne fit même pas sourire Maline. Un homme venait de mourir sous ses yeux ! Un homme a qui elle parlait quelques secondes auparavant.

Roblin alluma son portable. Le fond d’écran apparut. Il représentait Le cri, le fameux tableau du peintre norvégien Munch et son célèbre visage tordu de douleur qui inspira le masque de Scream

Ce profileur est un grand malade, pensa Maline. Roblin tapa quelques mots-clés sur un moteur de recherche.

— Comme je vous disais, continua Roblin, j’ai fini par trouver le tigre…

Maline remarqua que chaque mot que tapait Roblin sur son clavier s’inscrivait sur l’écran… en lettres gothiques…

Oui, ce type était peut-être un génie, mais un génie malade !

— J’ai galéré longtemps, raconta Roblin, pour trouver quelle ville, quel port, quel bateau pouvaient correspondre à un tigre. Je cherchais une destination exotique, ou bien un pays colonial, qui aurait un rapport avec l’Inde, l’Asie du Sud-Est, la Birmanie… Mais rien ne collait. J’ai fini par trouver sur Internet. Eh oui, dans le fond des entrailles d’Internet. Le gouffre insondable… Je m’y suis plongé, j’en suis remonté. La ville du tigre, qui pouvait l’imaginer, c’est… Oslo !

Maline et Paturel se regardèrent incrédules.

— Le Christian Radich, murmura Maline. Le fugitif est norvégien, il est matelot sur le Christian Radich !

— Eh oui… Oslo, continua Roblin. Quelle ironie ! Je l’ai cherché pendant des heures dans les tréfonds du net alors que la solution, c’était la ville que j’avais sur mon fond d’écran. Le fjord d’Oslo en feu, peint par Munch, vu de la colline d’Ekeberg !

— Pourquoi Oslo ? grogna le commissaire Paturel, sceptique. Il y a des tigres en Norvège ?

Joe Roblin cliqua sur un fichier.

Ils se penchèrent vers l’écran et purent lire un court texte : « L’écrivain Bjørnstjerne Bjørnson, vers 1870, qualifia Oslo de “ville des tigres” (Tigerstaden). Depuis, ce nom est devenu quasiment officiel, au point que la célébration du millénaire de la ville vit l’édification d’une série de sculptures de tigres autour de l’hôtel de ville. »

Le visage du commissaire Paturel, sans rancune, s’éclaira enfin :