Выбрать главу

Les bagues argentées aux doigts de Roblin exécutèrent une danse macabre à une telle vitesse qu’il était impossible de retenir le moindre code que le profileur saisissait, même penché à côté de lui. De longs listings apparurent, contenant des lettres aussi exotiques que des o barrés en diagonale ou des a surmontés d’un rond.

— Ne me dites pas que vous lisez le norvégien, en plus…

— Non ! admit Roblin. Mais il n’y a pas besoin de maîtriser la langue, on a un nom et on cherche une photo.

Il descendit dans le fichier et tapa le nom.

Morten Nordraak.

L’universel sablier apparut.

Internet travaillait. Lentement.

— Il est si long que cela, s’étonna Paturel, le fichier des criminels norvégiens ?

— Faut croire, ou bien c’est la liaison Wi-Fi qui est merdique…

Moins d’une minute plus tard, le sablier disparut, laissant place à un nom, Morten Nordraak, et à sa droite, sur un quart de l’écran, une photo.

Maline étouffa un juron :

— C’est lui !

Sans aucun doute, c’était la photographie du motard qu’elle avait croisé dans l’église de Villequier.

— Pourquoi est-il fiché en Norvège ? demanda le commissaire.

— Aucune idée, je vous l’ai dit, je ne lis pas le norvégien…

— On s’en fiche ! On fonce.

Le commissaire bondit sur son téléphone.

— Roblin, balancez-moi cette photo à toutes les adresses électroniques des commissariats et des gendarmeries de la région. On ne bosse plus avec un pseudo-portrait-robot, on va bosser avec cette photo !   On a une longueur d’avance ! Avec de la chance, Nordraak va avoir pris confiance et ne va pas se méfier. On peut le cueillir comme une fleur ! Il ne va pas nous faire le coup de la téléportation deux fois !

Le commissaire s’éloigna pour distribuer ses ordres. Joe Roblin était en train d’inonder la toile de photographies de ce Morten Nordraak.

Maline se sentit soudain seule, inutile.

Elle regarda la place qu’occupait Ramphastos au Libertalia.

Vide !

Vide pour toujours.

Combien d’histoires, d’aventures, de récits se perdaient à jamais avec la disparition de Ramphastos ?

Avait-il eu le temps de tout transmettre, de tout raconter, de partager les immenses connaissances qu’il avait dû accumuler toute sa vie, de l’autre bout du monde aux rives de la Seine ?

Une fenêtre s’ouvrit dans l’esprit fatigué de Maline. Comme un courant d’air.

Et si elle venait d’emboîter les dernières pièces du puzzle ?

Et si la solution était beaucoup plus simple qu’on ne pensait ?

Elle se tourna vers le tonneau de Roblin et posa sa main sur les bagues du profileur.

— Ne débranche pas ta borne informatique. Tu crois qu’avec tes doigts de fée tu peux me trouver l’adresse à Rouen de Ramphastos, Pierre Poulizac si tu préfères ?

53. Cul-de-sac

19 h 05, place de la Cathédrale

Morten Nordraak marchait presque tranquillement place de la Cathédrale. Il se savait recherché, mais prenait soin de toujours rester dans la foule, de se mêler à des groupes, de se dissimuler derrière des couples. Toutes les rues de Rouen étaient noires de monde ! Comment quelques centaines de policiers pouvaient-elles le repérer ?

Les flics n’avaient aucun indice, à part sa taille et sa couleur de cheveux ! Les clients du Libertalia avaient dû témoigner, mais depuis, il avait changé de tee-shirt, troqué sa casquette contre un bandana.

Non, sauf incroyable malchance, il passerait à travers les mailles du filet ! Il pourrait traverser Rouen en se fondant dans la foule et rentrerait tranquillement sur le Christian Radich. Une fois sur le voilier, il pourrait faire le point, réfléchir, attendre demain.

Ou bien se lancer dans une dernière tentative. Il pouvait encore se servir de la moto, même si cela devenait très risqué. En dehors de Rouen, ça l’était moins.

Plus qu’une journée.

Lundi, il serait loin.

Tant pis s’il ne repartait pas les poches pleines d’or.

Au moins, il était vivant et libre.

Il repéra un groupe d’une vingtaine de policiers, place de la Calende, qui se dirigeait dans sa direction. Depuis quelques heures, il avait appris à rester naturel, sans détourner la tête, sans avoir peur. Se déplacer simplement, repérer un groupe d’hommes, assez grands, se mêler à eux. Ne pas rester isolé, c’était la seule règle, puisqu’ils ne pouvaient pas le reconnaître.

A l’angle de la place, un groupe de pseudo-chanteurs péruviens soufflait dans des flûtes de pan devant un public assez dense. Une couverture idéale ! Morten Nordraak se faufila dans l’assistance.

Il suffisait d’attendre que la patrouille passe.

Malgré son expérience, Morten Nordraak ne put néanmoins s’empêcher de jeter des coups d’œil discrets vers les policiers qui s’approchaient. Il ne risquait rien, il n’était pas le seul à les observer. Les vingt flics armés jusqu’aux dents ne passaient pas inaperçus !

Soudain, un frisson parcourut Nordraak, comme si on lui avait passé un glaçon sur la nuque. Fugitivement, ce flic l’avait dévisagé ! Son regard avait scanné avec indifférence la foule d’aficionados… et s’était arrêté sur lui.

Pas plus de deux secondes, certes.

Mais Nordraak l’avait immédiatement senti.

Ce flic l’avait reconnu  ! 

C’était impossible, ce portrait-robot ne lui ressemblait pas…

Et pourtant ! Ce même flic qui l’avait dévisagé se laissait petit à petit décrocher de la patrouille… et attrapait son talkie-walkie !

Nordraak s’extirpa du cercle de mélomanes sud-américains et s’engagea dans la rue du Gros-Horloge. Il slaloma d’un pas rapide dans la foule qui se bousculait, sans ordre, dans l’artère la plus fréquentée de Rouen.

Ne pas céder à la panique. Ne pas courir. Rester naturel.

Ils ne peuvent pas me reconnaître  ! 

Malgré lui, il se retourna, ralentissant sa marche. Un corpulent touriste arrivant en sens inverse, le bouscula, s’excusa dans une langue étrangère, et repartit.

Nordraak ne lui prêta aucune attention.

Dans son dos, les policiers se déployaient !

Les vingt policiers avançaient rue du Gros-Horloge sur une même ligne, chacun espacé de moins d’un mètre. Comme un filet tendu, filtrant les passants.

Ils l’avaient repéré, c’était une certitude maintenant.

Nordraak pensait rapidement : si les flics dans son dos ne se pressaient pas, ne se lançaient pas à sa poursuite, c’est donc qu’ils voulaient simplement lui couper toute retraite, c’est donc qu’ils savaient qu’il n’y avait pas d’issue pour lui devant.

Sa grande taille lui permit d’observer le bout de la rue, par-dessus la foule. Face à lui, à moins de cent mètres, une autre patrouille de policiers, également alignée sur toute la largeur de la rue piétonne, s’avançait vers lui.

Ils l’avaient repéré, rabattu dans cette rue, piégé.

Aucune issue, aucune retraite.

Il n’avait plus le temps de se demander par quel miracle les flics l’avaient repéré, il n’était plus temps de calculer, il fallait juste faire appel à son instinct de survie.

Il n’avait qu’une certitude. Les flics ne tireraient pas ! La foule était trop dense. C’est pour cela qu’ils l’avaient ainsi piégé, pris en tenaille, pour se jeter sur lui à quarante, sans avoir à sortir la moindre arme.