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Nordraak regarda de part et d’autre de la rue du Gros-Horloge. La plupart des magasins commençaient à fermer. Ils n’étaient de toutes les façons que des culs-de-sac qui rendraient encore plus facile la tâche des policiers. Depuis ces quelques jours où il tournait dans Rouen, il avait eu le temps de connaître la ville. Mieux que ces policiers, peut-être.

Connaître ses pièges. Et ses raccourcis !

Brusquement, il bouscula devant lui un gosse de sept ans qui en laissa s’envoler son ballon de baudruche et un touriste asiatique qui tentait de prendre sa belle en photo devant le Gros-Horloge. Il s’arc-bouta sur ses jambes et sprinta, écartant les passants comme s’il repoussait des épis dans un champ de maïs.

Il entendit dans son dos le coup de sifflet, signal évident que quarante flics se mettaient à courir à ses trousses. Il ne releva pas la tête.

Il fallait qu’il entre dans le magasin, le premier, avant eux.

Alors, il aurait une chance.

* * *

— Il est entré dans le Monoprix, hurla Joël Willig, le brigadier coordonnant l’opération. Il est coincé, mais faites attention, il est armé !

Moins de dix secondes plus tard, une trentaine de policiers, devant les yeux effarés des clients, investissaient le Monoprix. Les dix autres bloquaient, rue du Gros-Horloge, toutes les issues. Les policiers se déployèrent, arme au poing, inspectant méthodiquement chaque rayon, invitant les derniers clients à sortir, sans panique.

Nordraak était pris, c’était juste une question de temps, de méthode.

La ligne de policiers continuait d’avancer, inspectant chaque mètre carré, fouillant méthodiquement les cabines d’essayages, de Photomatons. Les caissières du Monoprix et les chefs de rayon, terrorisés, ne comprenaient pas ce qui se passait, si ce n’est qu’il valait mieux ne pas bouger et ne pas poser de questions.

— Bordel, il n’a pas pu s’envoler, pesta un jeune agent.

Ils cherchèrent encore de longues minutes. Joël Willig sentait que quelque chose lui échappait. Ils auraient déjà dû le repérer. Ce supermarché n’était pas si vaste. Ils étaient trente.

Sans lâcher son talkie-walkie, il cria à l’attention des caissières apeurées à leur poste :

— A part la rue du Gros-Horloge, il n’y a pas d’autres issues ?

La caissière la plus à gauche du magasin leva un doigt timide plus qu’elle ne répondit, et désigna une direction sur sa gauche…

— Nom de Dieu, hurla Willig.

Vingt policiers se précipitèrent dans la direction du doigt tendu, vers le recoin à gauche du magasin, derrière le rayon boulangerie. Ils poussèrent à la volée la porte de sortie et pointèrent leurs armes.

Un couple âgé, occupé à charger des packs d’eau minérale dans leur 205, les regardèrent, médusés.

A part le couple de retraités, le petit parking d’une dizaine de places, raccourci peu connu des Rouennais permettant de rejoindre la rue aux Ours en coupant par le Monoprix, était vide.

Joël Willig entendit, déjà lointain, le bruit du moteur d’une moto qui s’éloignait.

— Le salopard avait prévu son coup, pesta-t-il.

Résigné, il porta lentement le talkie-walkie à sa bouche :

— Inspecteur Stepanu ? C’est Willig. On l’a perdu !

54. Le secret de Ramphastos

20 h 12, place de la Rougemare

— Poussez-vous !

Le commissaire Gustave Paturel prenait deux mètres d’élan. Il avait momentanément confié à Maline Abruzze son talkie-walkie et son téléphone portable qui lui permettaient de rester en contact permanent avec l’ensemble des forces de police déployées dans l’agglomération. Le commissaire recula encore d’un mètre, puis se propulsa en avant et enfonça la porte d’un coup d’épaule.

Deux verrous sautèrent. La porte céda dans un fracas assourdissant, s’ouvrant sur l’appartement de Ramphastos.

— Mon Dieu ! s’écria Maline.

— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? fit Roblin, impressionné.

L’appartement de Ramphastos était une jungle !

Il était impossible de distinguer la moindre pièce, une végétation luxuriante avait pris possession des murs, des sols, des plafonds. Maline n’en reconnaissait que quelques-unes, hibiscus, bougainvillées, palmiers, bambous, passiflores...

Les plantes rampaient le long des plinthes, s’immisçaient sous le papier peint en ruine ou le linoléum décollé. La nature avait pris le dessus.

Combien de temps avait-il fallu à Ramphastos pour obtenir ce résultat ? Plusieurs années ?

Maline se souvenait que les plantes tropicales, les bambous, différentes sortes de lianes, pouvaient pousser à une vitesse record, dans des conditions favorables : soleil et humidité. L’appartement de Ramphastos se situait au dernier étage ; sous les combles, des Velux  s’ouvraient directement sur le ciel : il devait rapidement faire une chaleur étouffante dans ces pièces. Quant à l’humidité, on percevait dès le pas de la porte la moiteur du lieu et une odeur insupportable de moisissure.

Joe Roblin entra le premier, surpris.

— C’est un fou, fit Paturel en pénétrant à son tour. Une jungle en plein Rouen ! Il va falloir y aller à la machette !

Pour progresser dans l’appartement, il fallait écarter les branches, s’accroupir sous la canopée, l’étage supérieur d’une végétation tropicale, qui s’était formée sous les combles lumineux de l’appartement mansardé, réduisant la hauteur de circulation à moins d’un mètre cinquante.

Maline avança également. Les poils urticants d’une sorte de taro aux feuilles tombantes, larges comme des oreilles d’éléphant, frôlèrent ses bras nus.

Elle poussa un cri d’effroi.

Entrer dans cette jungle ?

Maline savait qu’il existait aussi des malades qui conservaient chez eux des animaux tropicaux, toutes sortes de reptiles ou d’araignées. Ramphastos pouvait bien être de ce genre-là, en plus.

Joe Roblin progressait plus rapidement. Il avançait dans le vestibule. Ses cheveux ébouriffés se mêlaient aux feuilles et lianes au-dessus de sa tête, mais il ne semblait pas s’en soucier. Paturel le suivait, méfiant.

Maline avança à son tour de quelques mètres. Elle progressait très lentement, n’osant poser nulle part ses mains. Elle avait l’impression que chaque liane tortueuse sous ses yeux terrifiés dissimulait un serpent tropical. L’odeur de moisissure était atroce. Ramphastos devait laisser l’eau s’écouler toute la journée.

Une fois passé le vestibule, la végétation était un peu moins dense. Roblin donna un puissant coup de pied dans une porte entrouverte. La porte revint presque immédiatement à sa place originelle, retenue par le ressort des branches derrière elle. Roblin poussa la porte de tout son poids et entra tout de même. Dans la chambre, il n’y avait aucun lit ou de meuble de rangement, les habits gisaient à même le sol, mêlés à une couche de poussière rouge qui provenait de pots de terres éventrés par des racines trop à l’étroit, échappées de leur prison. Les racines ocre, comme des tentacules visqueux, progressaient sous la moquette spongieuse.

Cloué à deux murs dans un angle de la pièce, un hamac devait servir de lit à Ramphastos. Sous le hamac, quelques dizaines de bouteilles vides gisaient, elles aussi recouvertes d’une sorte de lierre humide.

Joe Roblin rebroussa chemin. Maline n’avait pas fait trois mètres dans l’appartement. Elle croisa les yeux possédés du profileur :