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— Une maison de fou, murmura Roblin. J’adore…

Ils ne purent rester longtemps dans la cuisine tellement l’odeur de puanteur était insupportable. De l’évier au plan de travail, tout était moisi, comme si on avait laissé s’écouler l’eau sans l’éponger pendant des mois entiers.

— Le séjour doit être là-bas, fit Roblin en désignant la dernière pièce qu’ils n’avaient pas visitée.

Le commissaire Paturel, énervé, arrachait nerveusement les plantes qui gênaient sa progression.

Soudain, Maline hurla.

Sa tête partit en arrière. Une tige insidieuse s’était entortillée dans ses cheveux. Un instant, elle crut qu’une araignée géante courait sur son crâne.

Elle arracha la tige en trépignant de rage et d’angoisse.

— Méfiez-vous, commenta Roblin. C’est un brugmansia, l’huacacachu pour les Indiens d’Amérique du Sud, la plante de la tombe, la plante sacrée qui permet d’entrer en contact avec les morts… fortement hallucinogène. Ne vous léchez pas les doigts !

Maline frotta avec rage ses mains sur sa courte robe. Elle sentait le contact permanent des feuilles sur ses cuisses et ses bras nus, comme des milliers d’insectes courant sur son épiderme. Tout son corps devenait poisseux. Devant elle, le commissaire suait lui aussi à grosses gouttes.

Comment Roblin pouvait-il supporter son pull noir en laine ?

Enfin, ils parvinrent dans le salon. C’était la pièce la moins mansardée, la canopée se situait à plus d’un mètre quatre-vingts au-dessus de leur tête, formant une sorte de clairière équatoriale. Il y avait là une table, deux chaises, des dizaines de bouteilles vides, des boîtes de conserve, beaucoup de livres, plus ou moins moisis.

Mais surtout, leur regard fut attiré par un grand coffre de bois, au milieu de la pièce.

— Il va falloir l’ouvrir au sabre, commenta Roblin.

Maline avait l’impression de plus en plus angoissante de profaner un lieu sacré.

Elle repensait à ces récits de malédiction.

N’avait-elle pas été inconsciente de suggérer aux deux hommes de visiter l’appartement de Ramphastos ? De penser que Ramphastos y dissimulait peut-être la clé de cette histoire de malédiction, le but de la chasse-partie de ces quatre matelots ?

Joe Roblin n’avait pas ces scrupules, il était déjà arc-bouté sur le coffre.

— Vous pariez sur quoi, fit Roblin. Pièces d’or ? Rubis ? Diamants ? Vieux squelette ? Cadavre pas encore putréfié ? Une charogne et quelques milliers de larves ?

Gustave Paturel arracha nerveusement une large feuille tropicale et s’épongea le front avec :

— Magnez-vous, Roblin, on n’est pas au cirque !

Roblin ouvrit le coffre.

Maline ferma les yeux.

Avait-elle vu juste ?

Le visage de Joe Roblin s’éclaira d’un large sourire. Le commissaire s’avança d’un pas.

Le trésor de Ramphastos !

Maline ouvrit les yeux sur le coffre béant.

Dans la malle s’entassaient des dizaines de livres, de carnets, de feuilles, de dessins…

Roblin en saisit quelques-uns et les fit passer à Paturel et Maline.

Tous traitaient du même sujet. La piraterie, et plus particulièrement de la piraterie normande.

Maline s’approcha encore, lâcha le livre qu’elle avait entre les mains et se pencha dans le coffre. Elle repéra un cahier.

Des notes de Ramphastos ?

Elle ouvrit le cahier :  toutes les pages étaient noircies d’une belle écriture déliée, comme lorsqu’on écrivait encore à la plume, une écriture de grand-mère. Elle se laissa happer par les premières pages. Ramphastos y racontait une histoire de piraterie normande dont Maline avait lu quelques lignes à la bibliothèque municipale, Jean Fleury, de Vatteville-la-Rue. Mais la somme des détails révélés par Ramphastos était sans commune mesure avec tout ce que Maline avait pu lire jusqu’à présent.

Elle accéléra sa lecture, faisant défiler les pages devant ses yeux embués d’émotion.

Ramphastos avait consacré sa vie à une passion, une seule : les légendes de la vallée de la Seine.

Joe Roblin, délaissant déjà le coffre, était reparti à l’exploration d’autres recoins dissimulés sous la végétation luxuriante. Maline et Paturel se plongeaient à l’inverse dans le détail des cahiers.

Après quelques longues minutes, le talkie-walkie de Gustave Paturel grésilla. Le commissaire le porta à son oreille. Progressivement, son visage se remplit de colère démonstrative :

— Comment ça, vous l’avez perdu ? Vous aviez la photo ! Il devait y avoir un flic tous les dix mètres ! Nom de Dieu, vous êtes des incapables ! Il ne fallait pas qu’il sorte de Rouen !

Le commissaire raccrocha et regarda Maline et Roblin d’un air désolé :

— Ils l’ont perdu. Ils avaient repéré Nordraak place de la Cathédrale, mais ils l’ont perdu, il s’est enfui à moto. On a mis en place de nouveaux barrages… Dans toute la région, sur cent kilomètres… Mais je n’aime pas ça. Il fallait le coincer dans le premier cercle, Rouen intra-muros, au moment où l’on bénéficiait de l’effet de surprise ! Maintenant, il peut être n’importe où et il va se méfier. Je vais aussi faire fouiller à fond le Christian Radich, transformer son navire en souricière, mais il ne sera pas assez stupide pour y revenir. Le tigre va aller se cacher dans une tanière quelconque et il n’est pas près d’en sortir !

Maline analysa, pensive, les dernières paroles du commissaire.

Le tigre, tapi dans sa tanière, insaisissable, désormais.

Elle se replongea quelques secondes dans le récit de Ramphastos.

Une idée folle lui venait, aussi folle que géniale.

Elle lut encore quelques lignes puis releva la tête, dévisageant longuement Joe Roblin et Gustave Paturel, avec une évidente pointe de fierté dans le regard :

— Messieurs, qu’est-ce que vous penseriez si je vous disais que j’ai trouvé ? Que je sais où est dissimulé le butin des pirates de la Seine !

55. Nécrorama

22 h 28, commissariat de Rouen, 9, rue Brisout-de-Barneville

Le commissaire Paturel tournait en rond dans le couloir. Il attendait désespérément un appel, une bonne nouvelle, enfin ! Une gendarmerie quelconque qui aurait coincé Morten Nordraak dans un barrage sur un route départementale. Mais au fond de lui, il ne se faisait aucune illusion ! Morten Nordraak, le tigre, leur avait filé entre les doigts ! Ils avaient laissé passer leur chance.

Il regarda sa montre. Ovide Stepanu, Colette Cadinot et Jérémy Mezenguel attendaient à côté de lui, de plus en plus énervés, dans le couloir.

Joe Roblin les avait convoqués à 22 h 15 précises.

Comme des gamins  !

Roblin devait repartir dans la soirée, dans le sud de la France. Il allait tout leur expliquer, avait-il dit. Après, il sautait dans un taxi.

Ce jeune trou du cul se prenait pour Hercule Poirot. Il leur avait sans doute préparé en plus une mise en scène morbide dont il avait le secret. Depuis plus d’une heure, il était enfermé dans la « salle grise » !

Le commissaire Paturel pensa qu’il avait bien fait de ne pas demander à Maline Abruzze de venir assister à ce qui pourrait bien se transformer en une humiliation suprême pour tout le commissariat de Rouen, si Joe Roblin ne bluffait pas. En ce moment, elle s’affairait au SeinoMarin, elle peaufinait son fameux plan !

Enfin, la porte s’ouvrit. Tout le staff du commissaire entra dans la pièce que Joe Roblin avait obscurcie. Ils s’installèrent autour de la table. Joe Roblin, debout devant eux, tenait dans une main un petit rayon laser qui promenait un point rouge sur les murs sombres et dans l’autre la souris sans fil de son ordinateur portable. Un doigt bagué se replia sur la souris.