Le vidéoprojecteur relié à son ordinateur agrandit, sur tout le mur de la salle, l’écran du portable.
Le commissaire Paturel n’en revenait pas ! Ce jeune détraqué de profileur leur avait préparé une présentation power point, au cas où l’équipe de ce commissariat de province aurait été à ce point demeurée pour ne pas comprendre ses explications tordues avec des mots normaux !
Le commissaire Gustave Paturel se sentait dépassé. Qui avait parlé de retraite anticipée ? Cette ordure de Nicolas Neufville, qui croupissait en ce moment dans sa cellule, Colette le lui avait rapporté. Il n’avait peut-être pas tort, finalement. Quitte à regarder un écran géant, autant que ce soit au cinéma avec ses gosses…
— Merci messieurs, commença Joe Roblin d’une voix enjouée. Désolé de vous presser, mais comme vous le savez, je repars à Paris ce soir. Je suis attendu à Gap demain matin, une sombre histoire de randonneurs retrouvés déchiquetés. Enfin bon, on verra ça après… Pour gagner du temps et être plus clair, je vous ai préparé un diaporama.
Son doigt bagué cliqua.
Une première diapositive s’afficha, en lettres gothiques, rouges :
Le mobile !
Paturel soupira. Ce type était fou ! Il était pourtant obligé de l’écouter :
— En ce qui concerne le mobile, commença le profileur, je n’ai pas de révélations à vous faire ! Nous connaissons maintenant l’histoire. Nous sommes en juillet 2003, à Rouen, pendant l’Armada. Quatre jeunes matelots, à peine majeurs, vont se rencontrer : Carlos Jésus Aquileras Mungaray, Paskah Supandji, Sergueï Sokolov, Morten Nordraak.
Roblin cliqua et les quatre photographies des quatre marins s’affichèrent. Il continua :
— Qu’est-ce qui les rapproche ? Comment naît une telle association ? Difficile à dire mais ils ont sans doute en commun le goût pour les histoires de piraterie, des trésors et autres légendes. Les quatre jeunes matelots signent entre eux une chasse-partie, une alliance qu’ils entérinent en se tatouant mutuellement sur l’épaule les emblèmes respectifs de leur port d’attache. Ils se donnent cinq ans pour remplir leur mission, vraisemblablement trouver les indices d’un fabuleux butin dissimulé dans les méandres de la Seine. Ils communiquent entre eux par code. Ils se sont donné rendez-vous à Rouen, lors de l’Armada 2008, pour récupérer le butin et se le partager.
Il cliqua. Une vue générale de l’Armada 2008 apparut.
— Mais lors de l’Armada 2008, tout ne se passe pas comme prévu. J’ai longtemps été troublé par cette histoire de malédiction, de quête mystique, de morale pirate… En réalité, si j’examine la personnalité des quatre marins, en particulier celle de Morten Nordraak, je pense tout simplement que le seul mobile est la cupidité, l’appât du gain ! Au moment de se partager le butin, la chasse-partie va voler en éclats, l’un des quatre va trahir les trois autres. Mungaray est un flambeur, il parle trop, il n’est pas fiable. Sokolov est un rêveur, il ne se méfie pas assez. Supandji est le plus malin, il est honnête, mais son rêve de fortune l’aveugle. Ils sont tous les trois des proies idéales pour Morten Nordraak !
L’inspectrice Colette Cadinot se leva, énervée :
— Nous aussi, on est pressé Roblin. Tout cela, on le sait déjà ! Si vous en veniez aux meurtres ?
Comme pour répondre, le profileur appuya sur sa souris. La photographie du cadavre de Mungaray sur les quais s’afficha.
Colette Cadinot se rassit, esquissant une grimace.
— Mungaray est le plus bavard. Il faut le tuer le premier ! Tout semble nous indiquer que Nordraak a bénéficié de la complicité d’une jeune fille, cette fameuse jeune fille blonde que l’on n’a jamais retrouvée. Nordraak poignarde Mungaray. Puisqu’il est prouvé que le cadavre de Mungaray a été dissimulé dans la chambre froide du Surcouf, on peut légitimement penser que la complice de Nordraak est serveuse sur ce bateau-promenade. Morten Nordraak se débarrasse ensuite de l’arme du crime à proximité d’un SDF toxicomane, Daniel Lovichi, qui fera pour quelques heures office de coupable idéal. Par vengeance, par folie, ou simplement pour brouiller les pistes, il marque sa victime au fer rouge. Il faut savoir que Morten Nordraak est originaire du nord de la Norvège, et que les Samis, le peuple indigène lapon norvégien, marque encore les rennes au fer rouge… Fin du premier épisode !
Le profileur se tut quelques secondes, comme pour laisser son auditoire respirer, puis cliqua une nouvelle fois.
Les clichés des corps assassinés de Paskah Supandji et de Sergueï Sokolov s’affichèrent, accompagnés du titre, rouge et gothique : le double meurtre.
Ovide Stepanu et Jérémy Mezenguel souriaient franchement devant la mise en scène macabre. A l’inverse, Gustave Paturel et Colette Cadinot semblaient au bord de la crise de nerfs.
— Voici le moment tant attendu, continua Roblin. Le double meurtre ! Nous savons que Morten Nordraak a assassiné Paskah Supandji et Sergueï Sokolov… Mais comment ? C’est l’instant où je joue ma réputation, n’est-ce pas chers collègues ? Comme je l’ai dit à quelques-uns qui ne m’ont pas pris au sérieux, la solution est mathématique ! Nous sommes simplement face à trois vérités, trois axiomes : le même tueur, la même heure, deux lieux différents. L’une des trois affirmations est obligatoirement fausse. Laquelle ? Le premier axiome, les deux crimes ont été commis par le même individu, peut-il être réfuté ?
Il cliqua et les électrophorègrammes de l’ADN du sang trouvé sur Supandji et Sokolov, rigoureusement identiques, apparurent.
— Faisons confiance à la science ! L’ADN ne ment pas ! Même séquence ADN dans les deux cas, nous n’avons donc affaire qu’à un seul tueur ! Passons alors au deuxième axiome : les deux crimes ont été commis à la même heure…
Il cliqua à nouveau et le vidéoprojecteur projeta sur le mur les cadavres de Supandji et de Sokolov, allongés sur la table d’autopsie, les corps déchiquetés devant un médecin légiste affairé.
On entendit clairement l’inspectrice Cadinot marmonner des propos indignés.
— Les médecins légistes sont formels, continua Joe Roblin sans s’en préoccuper. Paskah Supandji et Sergueï Sokolov sont tous les deux morts entre 1 h 30 et 1 h 45. Là encore, faisons confiance à la science ! Va-t-on soupçonner les légistes de se tromper, de mentir ? Non, bien entendu ! Il faut donc nécessairement admettre que c’est le troisième axiome, les deux meurtres ont été commis à deux endroits différents, qui est faux ! Vous m’excuserez la tautologie : les deux crimes ont donc été commis au même endroit !
La carte de la vallée de la Seine apparut au nouveau clic.
— Partons donc de cette déduction implacable. Les deux meurtres ont été commis au même endroit ! La nouvelle question logique est : oui, mais à quel endroit ? La réponse, en fait, ne pose pas vraiment de problème. Une voisine a été témoin de l’agression de Supandji à la chapelle Bleue, elle prévient la gendarmerie qui arrive moins de dix minutes plus tard sur les lieux, le corps de Supandji est encore chaud, il vient d’être tué. On est donc certain que le double meurtre a été commis à la chapelle Bleue de Caudebec-en-Caux, ou très près. Tout devient alors très simple : Sergueï Sokolov n’était donc pas à 1 h 30 sur le pont du Mir, à Rouen, mais à la chapelle Bleue, à Caudebec-en-Caux, puisqu’il y a été assassiné en même temps que Paskah Supandji. Si on y réfléchit, il n’y a rien de plus logique, puisqu’il avait rendez-vous à la chapelle Bleue ! Il avait signé, d’une colombe, sur le livre d’or de l’église de Villequier. C’est la version officielle qui était étrange, et pourtant, personne ne s’en est étonné : Sergueï Sokolov ne devait pas, logiquement, être sur le pont du Mir à 1 h 30, il avait rendez-vous ailleurs ! En réalité, Sergueï Sokolov s’est donc comme prévu rendu à la Chapelle Bleue, le piège tendu par Morten Nordraak, pour y être assassiné, quelques minutes avant Supandji !