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Aucun des policiers dans la salle n’osa interrompre Joe Roblin. Tout s’expliquait avec une étonnante simplicité. La suite n’était désormais pas difficile à deviner.

Comment avaient-ils pu ne pas y penser ?

Roblin cliqua à nouveau et une somptueuse photographie nocturne du Mir s’étala sur le mur. Un matelot russe en uniforme gardait l’entrée du voilier.

Roblin continua, triomphant :

— Je pensais qu’à ce moment-là, quelqu’un allait me rétorquer : « Sergueï Sokolov ne pouvait pas être à Caudebec-en-Caux, il était de garde sur le Mir ! ». Je pense donc que vous avez déjà tous compris l’évidence… Sergueï Sokolov commença sa garde sur le Mir, puis, sans doute vers 0 h 45, quelqu’un d’autre le remplaça discrètement, pour qu’il puisse se rendre à son rendez-vous secret.

Roblin pointa son petit laser rouge sur la silhouette du marin russe devant le Mir.

— Regardez ce matelot en uniforme : qui ressemble plus à un marin en uniforme qu’un autre marin en uniforme ? A condition de baisser sa casquette sur ses yeux, de remonter un peu son col de chemise, de se tenir éloigné des autres marins, qui de toutes les façons ne monteront pas sur le pont à cette heure tardive, le tour est joué ! Souvenez-vous de l’analyse des légistes : « Comme personne d’autre que son assassin n’a approché Sergueï Sokolov, alors qu’il était de garde devant le Mir, dans l’heure qui a précédé sa mort, nous avons toutes les raisons de penser là aussi qu’il s’agit du sang de son assassin ».

Le commissaire regarda Colette Cadinot d’un air désespéré.

Comment avaient-ils pu être aussi aveugles ?

Paturel fixa la carte de la vallée de la Seine et repensa avec une honte rétrospective à l’hélicoptère, le catamaran F1 et toutes les autres invraisemblables solutions qu’il avait mobilisées.

Ce jeune trou du cul, en plus, allait les enfoncer jusqu’au bout !

— Donc, continua Roblin sur le même rythme, Nordraak assassine Supandji et Sokolov à la chapelle Bleue. Nordraak les surprend dans l’obscurité, mais Supandji le blesse, et la gendarmerie va arriver sur les lieux d’une minute à l’autre. Son plan est alors d’une simplicité évidente. Il dissimule le cadavre de Sokolov dans son véhicule, pendant que son complice, sur le Mir, celui qui a pris la place de Sergueï Sokolov, fait semblant de s’endormir sur le pont du voilier russe. A la chapelle Bleue, l’alerte est donnée, on découvre le marin indonésien assassiné, toute la police de la région converge vers Caudebec-en-Caux. Nordraak pendant ce temps roule tranquillement dans l’autre sens vers les quais de Rouen, le second cadavre dans le coffre. Commissaire, vous l’avez peut-être même croisé !

Petit con  ! pensa Paturel.

Visiblement très amusé, Joe Roblin poursuivit sa démonstration :

— Nordraak arrive sur les quais de Rouen. Le plus difficile a sans doute été de se rendre jusqu’au Mir avec le cadavre de Sergueï Sokolov sans se faire repérer. Mais il est possible de se garer discrètement assez près du Mir, derrière les stands. Nordraak est un géant, Sokolov plutôt fin, un marin portant jusqu’à son bateau un autre qui titube n’est pas une scène rare. Peut-être même que tout simplement, il a attendu le bon moment, celui où il n’y avait plus de passants devant le Mir, à plus de deux heures du matin, c’est possible. Une fois devant le Mir, le complice qui simule le sommeil laisse sa place au véritable cadavre. L’échange a dû prendre moins d’une seconde. Le tour est joué ! Les deux complices peuvent s’éloigner. A partir de ce moment-là, rapidement, un passant va forcément se rendre compte que le marin russe devant le pont du Mir dort dans une position bien étrange et que du sang coule de sa veste… L’alerte est donnée. Il est 2 h 17 ! Souvenez-vous commissaire, inspectrice, vos premiers échanges, ils sont consignés dans le procès-verbal, « Les passants, les autres marins du Mir, ont d’abord cru qu’il dormait, c’est pour cela que l’alerte n’a pas été donnée tout de suite ».

Paturel et Cadinot se regardèrent à nouveau, consternés.

Ce profileur avait raison sur toute la ligne !

Un désir incontrôlable de voir ce génie prétentieux foutre le camp montait en eux. Ce profileur n’avait pas son train à prendre ? Des gendarmes de Gap à aller ridiculiser ?

Joe Roblin continua pourtant son numéro :

— Pas de téléportation, donc ! Pas de tueurs à gages jumeaux ! Il suffisait pour Morten Nordraak d’avoir un complice jouant un double jeu : Sergueï Sokolov devait avoir suffisamment confiance en ce complice pour qu’il accepte qu’il soit son remplaçant sur le Mir pendant son rendez-vous à la chapelle Bleue. On sait que Morten Nordraak avait pour complice cette fille blonde qui attira Mungaray en dehors de la Cantina ! Il est logique de penser que le deuxième marin du Mir soit la même complice, cette fille blonde !

Il pointa à nouveau son laser rouge sur le marin en uniforme devant le Mir.

— De nuit, sous une casquette, en uniforme, qui peut affirmer que ce marin russe n’est pas une femme ? Ensuite, le reste, nous sommes tous au courant ! Morten Nordraak élimine le dernier témoin, Ramphastos, sans doute parce qu’il est à l’origine de certaines informations sur le butin, et tente par la même occasion d’en faire de même avec ceux qui l’ont approché, Maline Abruzze et le patron du Libertalia. Je crois que vous en savez maintenant autant que moi…

Joe Roblin cliqua sur l’item mettre fin au diaporama.

Le visage horrifié du Cri de Munch, sur le fond d’écran du portable du profileur, s’afficha soudain. L’image était saisissante. Roblin pointa son laser rouge sur le haut du tableau, indiquant la vision délirante du fjord d’Oslo sous un ciel en feu.

— Voila messieurs. A vous de jouer maintenant, à vous d’attraper le tigre avant qu’il ne retourne à Oslo dans son port d’attache. Il ne vous sera pas difficile de mettre sous les verrous sa complice, elle est certainement serveuse ou hôtesse sur le Surcouf, ou possède au moins un lien étroit avec ce bateau-promenade. Mais pour faire sortir le tigre de sa tanière, je crois que l’idée de Maline Abruzze, comme toujours, est excellente !

Comme s’il avait pensé à programmer cet ultime détail, au moment même où Joe Roblin prononça ses derniers mots, le ciel de Rouen s’embrasa de mille feux, dans une explosion de lumière et une immense clameur populaire.

23 h 15.

De la « salle grise » du commissariat, la vue sur le feu d’artifice de l’Armada était imprenable.

56. Coup de poker

23 h 37, rue Eau-de-Robec, siège du SeinoMarin

Christian Decultot salua le commissaire Paturel d’une main ferme :

— Bonjour commissaire, on m’a beaucoup parlé de vous.

— Je vous ai beaucoup lu, répondit Paturel d’un ton chaleureux.

— On va passer dans mon bureau ? Maline nous attend. Merci de vous être déplacé.

Paturel pénétra dans le spacieux bureau. Il remarqua immédiatement les photos dans les cadres au fond de la pièce, Christian Decultot posant avec David Douillet, Tony Parker, Paul Vatine.