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Elle marqua un silence calculé :

— Tout le monde a droit à une deuxième chance…

Elle raccrocha. Oreste Armano-Baudry avait mordu à l’hameçon.

C’était bon signe.

Elle se réjouissait à l’avance de la série d’informations ésotériques farfelues qu’elle allait devoir inventer le lendemain pour alimenter un article qui, une fois la vérité connue, ridiculiserait Oreste Armano-Baudry devant toute sa prestigieuse rédaction !

* * *

— Tu devrais aller te coucher, Maline, fit Christian Decultot. Tu es crevée !

— Tu es certain qu’il ne reste plus personne à prévenir ?

— Si… Mais on verra cela demain. On ne plongera que lundi matin, tu le sais. On a tout le temps demain.

— Il reste qui, à prévenir ?

— Va te coucher, je t’ai dit !

— Qui ?

— Toute l’association de l’Armada, par exemple. On verra ça demain. Va te coucher !

— L’association de l’Armada ? Le président ? Les bénévoles ? Le… Le chargé de relations presse aussi, non ? C’est important de le convaincre, non, le chargé de relations avec la presse ? C’est nous, la presse, non ? Il ne faut pas perdre de temps.

Maline fit pétiller son regard :

— Dès cette nuit, ce serait bien, non ? Tu crois que son bureau à l’hôtel de Bourgtheroulde est encore ouvert à cette heure ?

Christian Decultot roula de gros yeux faussement courroucés. Maline lui répondit par un sourire coquin sans ambiguïté :

— C’est toi qui m’as demandé d’aller me coucher !

La malédiction du jarl

57. Sang famille

5 h 45, La Bouille

Le soleil se levait doucement sur le méandre de La Bouille, commençant à agacer la cime boisée des falaises de La Londe. Plein est, le terminal conteneur de l’avant-port de Rouen se nimbait d’une clarté orangée : vue de La Bouille, la lumière du matin sur les centaines de conteneurs empilés dans un désordre apparent donnait l’image d’immenses jouets de constructions qu’un enfant de géant aurait abandonnés avant de s’endormir.

L’angle serré du méandre ne permettait pas de voir plus loin que quelques kilomètres, mais chacun savait que d’ici quelques heures les grands voiliers surgiraient, juste devant la colonne Napoléon qui commandait l’entrée du port sur la rive droite.

Le petit village de La Bouille se réveillait à peine. Les rideaux de fer des galeries de peintures dans les petites rues pavées du village étaient encore baissés, les chaises et tables des terrasses des restaurants cossus face à la Seine étaient toujours enchaînées, les rideaux des fenêtres des hôtels, avec pleine vue sur le fleuve, étaient encore tirés.

Les amoureux pouvaient encore profiter de quelques heures d’intimité avant d’ouvrir leur fenêtre sur le spectacle romantique de la parade en Seine.

La torpeur du village contrastait avec l’agitation du bord de Seine, à l’entrée du village, près du bac. Le grand parking de terre et le terrain de football avaient été, en quelques heures, transformés en quartier général d’une gigantesque opération scientifico-policière. La moitié du parking était occupée par des fourgons de pompiers, de CRS ou de clubs de plongée sous-marine.

Au plus près du fleuve, un linéaire de plus de vingt mètres de bureaux, bungalows, sanitaires et baraques de chantier avait été installé dans la nuit. Sous le regard des forces de l’ordre, des dizaines de plongeurs enfilaient des combinaisons de Néoprène dans toutes les nuances fluorescentes possibles. Sans les palmes et les lourdes bouteilles d’oxygène, la scène aurait pu ressembler au départ matinal d’un triathlon.

Cent treize plongeurs, exactement. L’inspectrice Colette Cadinot avait été chargée de constituer la liste, d’examiner chaque nom, de collecter les informations les plus précises. Il ne devait y avoir aucune possibilité de passer entre les mailles serrées du filet tendu.

A l’exception des riverains, aucun touriste ne pouvait avoir accès au site. Le cordon sanitaire avait été étendu à plusieurs kilomètres, bloquant les principales routes d’accès à La Bouille par Moulineaux, Saint-Ouen-de-Thouberville, Caumont. Pourtant, dans les villages alentour, les forces de l’ordre, malgré l’heure matinale, peinaient à repousser les visiteurs, doublement attirés par la parade des voiliers et la machine médiatique qui s’était emballée depuis hier : un fabuleux trésor avait été localisé au fond de la Seine, au large de La Bouille !

Le dispositif devait être suffisamment dissuasif pour éloigner les curieux, mais suffisamment lâche, sur près de dix kilomètres, pour permettre à un visiteur particulièrement curieux et discret de s’approcher, notamment par les falaises et la forêt de La Londe.

C’était le pari de cette prodigieuse souricière : attirer Morten Nordraak au plus près des chercheurs d’or, le laisser entrer et refermer le piège sur lui. Un réseau de surveillance de la zone, aussi invisible que systématique, avait été mis en place. Sur la rive droite de la Seine, sous les ordres de l’inspecteur Ovide Stepanu, des dizaines de télescopes et téléobjectifs étaient braqués sur la rive d’en face, guettant le moindre mouvement suspect dans un rayon de dix kilomètres. Tous les points hauts de Sahurs, églises, moulins, ou châteaux de Marbeuf, Tremauville et Soquence avaient été mobilisés. Un dispositif plus ambitieux encore était mis en place rive droite. Outre les visibles forces de l’ordre dans les villages et sur les routes, des services spéciaux d’intervention étaient postés dans des lieux stratégiques, pavillons isolés, fermes, cabanes, prêts à bondir au moindre signal. L’inspecteur Jérémy Mezenguel, chargé de la coordination dans la forêt de La Londe, pouvait également compter sur des tireurs d’élite positionnés sur quelques promontoires, dont le donjon en ruine du château Robert-le-Diable.

Sur la berge, le commissaire Gustave Paturel ne quittait pas son talkie-walkie. Il avait passé la journée d’hier à obtenir toutes les autorisations administratives, à réquisitionner des moyens et des hommes : dans la plus totale précipitation, il lui avait fallu convaincre des hauts fonctionnaires peu motivés qu’il était vital de lancer cette opération avant le départ des grands voiliers !

Le plus grand pari de sa carrière  !

Ils n’étaient pas plus de dix à savoir que toute cette opération n’était qu’une mise en scène destinée à piéger l’ennemi public numéro un : lui, Maline Abruzze et Christian Decultot, le préfet, le ministre de l’Intérieur et sans doute une poignée d’autres hauts fonctionnaires.

Debout à côté du commissaire Paturel, Maline Abruzze n’en menait pas large non plus. Elle était à l’origine de toute cette mascarade. C’était son idée ! Maintenant, devant l’ampleur des moyens mis en place, elle doutait…

Nordraak mordrait-il à l’hameçon ?

Le tigre allait-il sortir ?

Etait-il déjà là, quelque part, à les observer ?

Devant elle, des dizaines de plongeurs passaient, presque tous jeunes et sportifs, excités à l’idée de cette chasse au trésor. Maline s’en voulait également pour cela, mentir à ces dizaines de passionnés… Elle imaginait leur déception, dans quelques heures, quand on leur annoncerait qu’ils avaient participé malgré eux à un canular, qu’on les avait manipulés, qu’on s’était servi d’eux pour attirer un tueur !

Même Olivier Levasseur n’était pas au courant.