Christian Decultot avait été très ferme, il fallait mettre le moins de personnes possibles dans la confidence ! Le chargé de relations presse croyait donc sincèrement qu’un trésor dormait au fond de la Seine, indiqué par les plans de Ramphastos, et avait fait hier une remarquable conférence dans ce sens devant des journalistes du monde entier.
Quelle allait être sa réaction lorsqu’il allait découvrir lui aussi, dans quelques heures, que Maline ne lui avait fait aucune confidence, même sur l’oreiller de soie… Qu’elle l’avait trompé comme les autres ! Car le bel Olivier n’était pas le moins excité des chasseurs de trésor ! Il avait tenu à participer lui-même aux opérations de plongée. Il était un plongeur expérimenté, il avait exploré toutes les mers du monde, notamment son océan Indien natal. Il avait fini par lui avouer, sous les draps, que lorsqu’il était arrivé en métropole, pour lancer sa carrière de communiquant international, il avait troqué son imprononçable nom d’origine malgache pour un patronyme plus français : le nom de ce pirate enterré à quelques kilomètres de chez lui, Olivier Levasseur, lui avait semblé pouvoir faire parfaitement l’affaire !
Pour l’heure, son bel amant avait donc moulé son corps dans une combinaison de plongée et rêvait sans doute d’être le premier à crier « j’ai trouvé ».
Il n’y avait pourtant rien à trouver !
Sauf le tigre !
Le commissaire glissa un regard impatient à Maline, coupant son talkie-walkie :
— J’espère qu’il va se pointer, le serial killer. Parce que tout le merdier qu’on va trouver au fond de la Seine, on va avoir du mal à faire passer cela pour un trésor.
5 h 45.
Un coup de sifflet lança l’exploration. Par groupes de huit, sous les ordres du brigadier responsable habituellement des opérations de sauvetage en Seine, les plongeurs entrèrent dans l’eau grise du fleuve. Des rotations précises entre plongeurs et un quadrillage strict étaient programmés. Si Nordraak avait infiltré un complice, rien ne devait lui laisser penser que l’opération n’était pas crédible.
6 heures.
Une deuxième rotation de plongeurs s’enfonça dans le fleuve. Le talkie-walkie du commissaire grésillait dans le vide. Maline entendait simplement quelques échanges, brefs, entre Paturel, Stepanu et Mezenguel.
Toujours rien ?
Toujours rien !
6 h 15.
Tous les plongeurs avaient au moins une fois exploré le fond vaseux de la Seine, mais tous semblaient disposés à y retourner avec une motivation qui rendait Maline de plus en plus mal à l’aise.
Nordraak n’allait pas venir !
Il n’était peut-être déjà même plus dans la région.
Il y avait bien eu depuis le début de l’opération quelques fausses alertes, des chasseurs de trésor en herbe qui, malgré les interdictions, avaient voulu s’approcher. C’était le but, la souricière ne devait pas être hermétique !
Elle devait laisser croire à Morten Nordraak qu’il avait sa chance.
6 h 20.
Maline ne tenait plus. Cette mascarade était grotesque !
Elle évitait de regarder le commissaire Paturel.
Ils avaient joué gros, trop gros !
6 h 22.
Gustave Paturel garda l’air le plus naturel possible lorsqu’il monta le talkie-walkie jusqu’à son oreille.
— Il est là, annonça simplement l’inspecteur Ovide Stepanu. Juste au-dessus de vous, dans la forêt de La Londe. Coordonnées Lambert II, étendue 2484,3-498,7. Altitude 66 mètres. Ne vous retournez pas, il vous observe.
Le commissaire savait que les logiciels de GPS et les modèles numériques de terrain permettaient de donner une localisation extrêmement précise aux forces d’intervention dissimulées dans la forêt de La Londe.
Paturel fit un effort surhumain pour ne rien laisser paraître de son excitation.
— Ovide ? Tu me confirmes l’identification ?
Cinq longues secondes s’écoulèrent.
Ne pas se retourner, rester naturel.
— Identification confirmée ! fit enfin la voix de l’inspecteur.
— Mezenguel, enchaîna le commissaire, interception !
— Interception, hurla l’inspecteur Jérémy Mezenguel dans son talkie-walkie. 2484,3-498,7. 66 mètres.
Mezenguel savait qu’il avait des hommes postés à moins de cinquante mètres en contrebas de la position signalée. De son poste d’observation, en haut du château du Rouvray, au bout de ses jumelles, Jérémy Mezenguel pouvait parfaitement suivre la scène. Avec les coordonnées GPS et MNT, il put repérer lui aussi Morten Nordraak.
Le fugitif s’était rasé le crâne, portait les habits discrets d’un touriste égaré…
Mais c’était lui !
Le groupe d’intervention, neuf hommes, bondit de la cabane, cinquante mètres sous la cache de Nordraak. Immédiatement, le Norvégien les repéra ! Le fugitif avait peu d’avance, mais il se mit à courir avec une rage désespérée, remontant la pente en direction des ruines de Robert-le-Diable.
Les neuf policiers se précipitèrent derrière lui, moins de trente mètres en contrebas désormais.
Mezenguel savait que Morten Nordraak n’avait aucune chance ! La forêt était bouclée. Quel que soit l’endroit où Nordraak se dirigerait, il tomberait dans la tenaille. En plus, à n’importe quel instant, d’un seul mot, feu, il pouvait le faire abattre par un des tireurs d’élite. Nordraak courait d’ailleurs en direction de celui posté en haut du donjon de Robert-le-Diable, pile dans sa ligne de mire.
Mais il avait ordre de le prendre vivant… Si possible.
La pente de la falaise de La Londe était excessivement raide. Nordraak s’essoufflait et ralentissait. Les policiers seraient sur lui d’une seconde à l’autre.
Les jumelles de Jérémy Mezenguel balayaient la forêt.
— Merde ! hurla soudain l’inspecteur.
Un groupe de quatre marcheurs descendait la falaise en traversant la forêt, moins de quarante mètres au-dessus de Nordraak. Une famille trop curieuse passée entre les mailles de la police, une mère, deux enfants de moins de dix ans, un homme portant une glacière quelques mètres derrière eux.
L’angoisse de la bavure fit frémir d’horreur l’inspecteur stagiaire. En un instant, il imagina le carnage !
Quelle décision prendre ?
Ses jumelles pénétraient dans la chair de son visage. Le premier policier sous Nordraak était encore à dix mètres de lui !
Encore un effort, vite, vous le tenez !
Les jumelles remontèrent entre les arbres.
Au-dessus, le gamin de six ans prenait de l’avance sur sa sœur et dévalait le sentier en sautillant.
Moins de trente mètres au-dessus de Nordraak.
Bordel ! Plaquez-moi ce tueur au sol !
Le matelot norvégien souffla une nouvelle fois, épuisé par sa course, s’appuyant à un arbre.
Il abandonnait la partie ?
On le tenait ! Les collègues seraient les premiers sur lui.
Les jumelles de Mezenguel se figèrent. Sortant de la poche du pantalon de Nordraak, il distingua nettement le canon d’une arme. Le métal brilla dans le soleil naissant.
Les collègues avaient-ils pu repérer l’arme ? Non, impossible.
Le gamin était à vingt mètres au-dessus de lui… Terrain dégagé. Cible idéale.
Bordel…
— Feu ! hurla Mezenguel dans son talkie-walkie au tireur d’élite juché sur le donjon en ruines du château Robert-le-Diable.
Le cœur de Morten Nordraak explosa dans l’instant qui suivit son ordre.
Le gosse de six ans s’arrêta brusquement, à quatre mètres du corps de l’homme qui venait de s’effondrer devant lui dans une mare de sang.