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La longue-vue de Nordraak, que Mezenguel avait pris pour le canon d’une arme, roula, quelques mètres, jusqu’au pied du premier agent du groupe d’intervention, un peu en contrebas. Deux autres agents s’occupèrent d’éloigner les deux enfants du sinistre spectacle. Un quatrième se pencha sur le corps sans vie, dégrafa la chemise et dénuda l’épaule : cinq tatouages, dont un tigre.

Il confirma :

— C’était bien Nordraak.

Il n’était pas armé.

* * *

Le commissaire Paturel reçut la confirmation dans les instants qui suivirent. Maline et l’inspectrice Cadinot, debout à côté de Paturel, furent les premières informées :

— C’est fini, dit sobrement Paturel. Ils ont abattu Morten Nordraak près des ruines de Robert-le-Diable.

Tous ressentirent un sentiment profond de soulagement, mais aussi une forme de vacuité, qui contrastait avec l’agitation autour d’eux. Les fouilles continuaient avec la même intensité, inutiles désormais.

— Bravo Maline, fit doucement Paturel. C’était votre idée ! On l’a coincé ! Au dernier moment, quelques heures avant la parade. Vous êtes une fée… Je vais l’avoir, mon pique-nique au bord de la Seine avec mes gosses !

— Je vous l’avais promis, fit Maline d’une voix douce.

L’enthousiasme du commissaire n’était pourtant pas démonstratif. L’inspectrice Cadinot le remarqua :

— Vous avez l’air presque déçu, commissaire.

— Déçu ? Non… C’est la pression qui retombe… J’aurais préféré prendre Morten Nordraak vivant, aussi… Mais on aura le temps de voir tout ça par la suite. L’ennemi public numéro un est hors d’état de nuire, c’est le principal…

Une clameur leur fit lever les yeux.

Le bac revenait de Sahurs et allait accoster à La Bouille. A son bord, l’inspecteur Ovide Stepanu et une trentaine d’agents de police se congratulaient dans une liesse communicative.

Ils posèrent le pied à La Bouille comme les libérateurs d’un pays occupé.

— On l’a eu ! hurlaient des hommes enthousiastes. Ça a fonctionné ! On a gagné !

Le commissaire monta à sa bouche un porte-voix et ordonna :

— C’est bon. On arrête. On remballe. Place à la parade !

La surprise des plongeurs laissa bientôt place à la stupeur. Le bouche-à-oreille fonctionna. Un à un, ils se rendaient compte qu’il n’y avait aucun trésor dans le fond sableux de la Seine, qu’ils avaient simplement été utilisés comme leurre. Leur déception était tempérée par l’information du jour : le fugitif avait été abattu dans la forêt de La Londe… Un peu grâce à eux.

Il régnait une joyeuse cacophonie sur les rives de la Seine, entre le bac qui clapotait, les plongeurs qui s’extirpaient de leur combinaison en discutant avec leurs voisins à la recherche de nouvelles fiables, les policiers qui avaient baissé la garde.

Maline se sentait étrangement indifférente à ces démonstrations festives. Elle ressentait avant tout un grand vide. Sans doute le poids des quatre dernières nuits sans sommeil, de la tension nerveuse brusquement retombée, trop brusquement. Tout s’était parfaitement déroulé pourtant, comme prévu. Tous les protagonistes de ce drame étaient morts. La police avait gagné. L’affaire était bouclée…

Alors, d’où venait ce sentiment d’inachevé, cette impression de manque, de doute ?

Elle était sans doute trop fatiguée pour apprécier ce dénouement heureux. Elle en prendrait la pleine mesure dans les heures, dans les jours qui allaient suivre.

Cette sordide affaire était terminée, il fallait qu’elle la sorte de sa tête !

Après tout ce n’était pas difficile…

Un souffle d’air chassa les derniers nuages gris de son esprit.

Olivier Levasseur sortait à son tour de l’eau trouble du fleuve. Il avait ouvert sa combinaison, qui retombait sur ses cuisses comme une jupe. Torse nu, ruisselant, les cheveux collés, Maline frissonna, le trouvant aussi désirable que le jour où elle l’avait vu pour la première fois vêtu d’une simple serviette de bain.

Le Réunionnais lui lança un grand sourire et vint la rejoindre :

— Alors, petite cachottière, il paraît que l’on devait servir de petit-déjeuner pour le tigre et tu ne m’as rien dit ? Tu m’as laissé m’enflammer comme un gamin sur cette histoire de trésor !

Maline rougit. Olivier ne lui en voulait visiblement pas ! Il devait être lui aussi rassuré par l’annonce de la mort de Morten Nordraak : le dernier danger pour l’Armada était écarté, tout rentrait dans l’ordre, juste à temps.

Maline passa une main amoureuse dans le bas du dos d’Olivier :

— Tu n’as rien compris... J’ai monté tout ce stratagème uniquement pour te voir sortir torse nu de la Seine et enfiler tes attributs dans une combinaison moulante.

Olivier lui rendit sa caresse :

— Je comprends, petite coquine… Mais alors que tu peux m’avoir pour toi toute seule, tu avais besoin d’une centaine de plongeurs pour cela ?

Maline fut prise à son propre piège. Olivier continua sur le ton de la plaisanterie :

— Tu n’as pas dû t’embêter pendant que j’étais sous l’eau. Ce va-et-vient incessant d’hommes dans leur combinaison moulante !

— Toi non plus, répondit Maline en cherchant une réplique, tout en accentuant sa caresse. Il n’y a pas que des plongeurs je te signale ! Il y a aussi quelques jolies petites plongeuses… Tu n’as pas dû t’embêter sous l’eau.

— Tu parles… Sous l’eau grise de la Seine ! Et j’étais occupé à chercher ta saleté de trésor !

— Menteur !

Elle pinça doucement la peau tendre et cuivrée. Olivier Levasseur jeta un regard curieux aux quelques plongeuses qui sortaient de l’eau, rangeaient le matériel ou se séchaient. Certaines avaient roulé leur combinaison sur leur ventre plat, affichant simplement le haut d’un bikini sur leur peau bronzée ; d’autres, adeptes du monokini, ouvraient simplement la fermeture Eclair de leur combinaison jusqu’à mi-nombril.

Les yeux du Réunionnais s’arrêtèrent pourtant sur une fille en particulier.

— Remarque, maintenant que tu me le dis…

Maline pinça à nouveau, plus fort.

— Où ça ?

Le regard provocateur d’Olivier s’orienta vers une silhouette qui leur tournait le dos, occupée à s’extraire de sa combinaison, près d’un bungalow de chantier.

— Aïe… La fille là-bas !

— Laquelle ? Que je la tue !

— Aïe… La fille, près du bungalow. Tu ne peux pas la manquer, c’est pas banal, elle est en train d’enfiler un bonnet !

Maline la repéra enfin.

Une fille aux longs cheveux blonds, sans doute par crainte du léger vent frais du matin, cherchait à dissimuler ses cheveux dans un étonnant bonnet de laine écru à fleurs mauves, visiblement un peu petit pour elle.

— Beau petit cul, ajouta Olivier.

Il devait avoir un côté sadomaso, finalement, il devait aimer se faire pincer. Maline ne se priva pas. Oliver Levasseur grimaça pour la forme, éclata de rire et regarda ailleurs.

Maline, elle, ne pouvait détourner son regard.

Ce n’était pas de la jalousie, cela n’avait rien à voir. C’était cette ridicule réflexion « beau petit cul ».

Elle l’avait déjà entendue, dans un autre contexte, il n’y a pas si longtemps… Maline fixa le corps effectivement superbe de la fille, même si elle ne voyait d’elle que le dos.

Un signal d’alarme résonnait en elle.

Une sirène interne intimant à toutes les synapses de son cerveau de se connecter, comme si toutes les pièces du puzzle des événements des derniers jours avaient été éparpillées par terre et qu’il fallait qu’elle les emboîte à nouveau, dans l’instant, autrement.