La fille tourna son visage de trois quarts.
Maline faillit défaillir. Toutes ses synapses se connectèrent en même temps, faisant exploser la vérité sous son crâne.
Mon Dieu !
C’était comme si un rideau s’était ouvert devant ses yeux, dévoilant une nouvelle scène, invraisemblable et pourtant évidente.
Ils avaient été trompés, tous, depuis le début !
Le profileur Joe Roblin et ses déductions flamboyantes n’avait été qu’un pantin aux mains d’un marionnettiste démoniaque. Il s’était fait manipuler comme un gamin !
Il y a quelques minutes, ils avaient abattu un innocent !
Morten Nordraak n’avait jamais tué personne !
Le véritable tueur était vivant, libre et puissant, plus que jamais.
Désormais, Maline savait qui il était.
58. L’anneau d’or de Rollon
6 h 01, quelque part dans l’agglomération rouennaise
L’homme, assis dans le canapé blanc, ne parvenait pas à se concentrer sur l’écran plasma.
Tout se jouait en ce moment même, sur les rives de la Seine, autour de La Bouille, et lui restait là, loin, inutile. Bien entendu, cette histoire de trésor au fond de la Seine sentait le piège, le coup monté par la police, un coup bien monté d’ailleurs, ils avaient mis les moyens !
Il s’agissait d’un coup monté pour attirer Nordraak, le matelot norvégien allait se jeter dans la gueule du loup. Il n’était pas bien malin, il en avait fait ce qu’il avait voulu, depuis trois jours. Avec de la chance, il allait même se faire abattre ! C’était possible, la police était sans doute sur les dents, tout le monde prenait Morten Nordraak pour l’ennemi public numéro un.
Quelle ironie !
Un matelot qui n’avait jamais porté d’arme sur lui, qui avait juste un passé de voleur à la tire, en Norvège, lorsqu’il était mineur, avant de s’engager dans la Marine.
Pour une fois, la police s’était montrée habile. Ils allaient prendre Morten Nordraak. Nordraak était un coupable idéal, il porterait le chapeau pour les autres crimes. Si par chance, il était abattu, tout serait parfait. Le Norvégien méritait bien de subir la malédiction, autant que les trois autres ! L’Armada prenait fin, dans quelques heures, tout pourrait recommencer comme avant, mieux qu’avant, même.
L’homme regarda à nouveau sa montre. Cette histoire de trésor trouvé au fond de la Seine, à La Bouille, l’obsédait. Bien entendu, c’était du bluff ! Il n’y avait rien dans les carnets de Ramphastos… Il voulait s’en convaincre… mais ne pouvait chasser le doute.
Et si c’était tout de même la vérité ? Si la police ne bluffait pas ? Si les carnets de Ramphastos avaient vraiment livré des secrets qu’il ne connaissait pas ?
L’homme essaya de se rassurer.
Marine était sur place !
Elle, personne ne la soupçonnerait. Qui pouvait la reconnaître ? Ni Mungaray, ni Sokolov, ni Ramphastos ! Elle devait l’appeler dès qu’elle aurait du neuf. Ils avaient adopté le meilleur plan : Marine s’assurait sur place que cette histoire de trésor était bien une invention de la police et lui restait dans l’ombre, afin qu’on ne le reconnaisse pas. Sa présence à La Bouille aurait éveillé les soupçons.
Il regarda encore sa montre.
Que l’attente allait être longue.
L’étui d’un DVD traînait encore sur la table du salon. On pouvait lire Libertalia – 5 juillet 2003. Il s’obligea à se concentrer sur le film, sur le grand écran encastré dans le mur.
On découvrait le plan fixe d’une caméra de surveillance. On reconnaissait le décor intérieur du Libertalia. Il devait être assez tard, car il n’y avait plus que cinq clients. A une table étaient assis quatre marins : on identifiait Carlos Jésus Aquileras Mungaray, Paskah Supandji, Sergueï Sokolov, Morten Nordraak. Ils étaient très jeunes, à peine dix-huit ans. Tous les quatre écoutaient, comme des dévots écoutant les paroles d’un prêtre, un cinquième marin, beaucoup plus vieux qu’eux, Ramphastos.
L’homme sur le canapé siffla entre ses dents :
— Dire que tout a commencé lors de cette soirée maudite !
Ramphastos parlait à voix très haute, en anglais. Malgré la mauvaise qualité du film, on entendait distinctement ses paroles. Aucun autre marin ne s’exprimait, tous semblaient écouter la voix d’un prophète.
— Ce fut le début de la fin, criait Ramphastos. Le début de la fin de la piraterie, ici, dans la vallée de la Seine, le jour où Rollon accepta d’arrêter les pillages contre une couronne et une terre, la Normandie. Rollon était un capitaine de pirates, un seigneur, un jarl, comme on dit dans les contrées du Nord. Rollon est devenu le premier jarl de Normandie ! Mais les Vikings restaient un peuple de pirates ! Craints dans le monde entier, même des empires ! Savez-vous ce que fit alors Rollon ?
Aucun des quatre matelots ne répondit. Par contre, l’un deux, Mungaray, recommanda à boire pour Ramphastos. Ce n’était manifestement pas le premier verre ! Comme une Shéhérazade ivrogne, son verre ne serait définitivement vide que lorsqu’il aurait raconté sa dernière histoire. Certain d’être abreuvé, Ramphastos continua :
— Rollon suspendit à un arbre, pendant trois ans, dans la forêt de Roumare, un anneau d’or ! Sans aucune surveillance, avec la simple interdiction à quiconque de le voler. Vous rendez-vous compte ? Le jarl, l’ancien pilleur, défiait ainsi tous les pirates vikings !
— Personne ne vola l’anneau ? demanda enfin le jeune Morten Nordraak.
— Selon la seule histoire officielle, répondit mystérieusement Ramphastos, celle des mémoires de Dudon de Saint-Quentin, l’anneau resta suspendu trois ans, dans la forêt, près d’une mare. Le nom du lieu en porte encore le souvenir, la mare de Rollon, Roumare. Pendant trois ans, personne n’osa le voler ! Les Vikings n’étaient donc plus un peuple de pirates. Rollon, le jarl, avait imposé son autorité… Il avait gagné ! Il fut à la fois le dernier jarl et le premier duc de Normandie...
Ramphastos laissa un silence avant de lancer :
— Mais la véritable histoire est différente…
Les quatre marins étaient suspendus aux lèvres de Ramphastos. Il prit le temps de vider sa bière et continua :
— Ce que nul n’a jamais su, c’est qu’un jeune viking osa défier le jarl ! Il vola l’anneau, une nuit sans étoiles. Dès le lendemain, Rollon remplaça l’anneau volé par un autre identique, personne ne sut jamais rien de cette profanation, mais Rollon fit également secrètement rechercher le voleur. Après trois mois de poursuites, le jeune Viking fut pris et torturé, un peu au-dessus de Lillebonne. Rollon voulait savoir où il avait caché son anneau d’or, s’il existait encore des Vikings pirates en vallée de Seine, où ces Vikings dissimulaient leur butin ! Le jeune Viking se laissa torturer pendant onze jours sans rien révéler. Lorsque Rollon le fit brûler vif, dans la forêt de Roumare, à l’endroit même où il avait volé l’anneau d’or, le jeune viking lança sa terrible malédiction au jarl de Normandie. Tout individu qui chercherait à découvrir le butin des pirates de la vallée de la Seine serait maudit ! Jamais aucun jarl, roi ou empereur n’empêcherait les pirates, hommes libres, de régner sur le monde et de défier toutes les formes d’autorité. La cache, le butin des pirates de la vallée de la Seine continuerait à s’accumuler au fil des siècles, protégé à jamais, par la malédiction, de quiconque s’en approcherait pour le piller et non pour l’enrichir !