Maline sentait le canon du revolver dans son dos.
Vivrait-elle assez longtemps pour ce spectacle ?
Que voulait son agresseur ? Qu’allait-il faire d’elle ?
— Reculez-vous un peu, fit l’homme.
Ils firent quelques pas en arrière et se dissimulèrent à l’angle du hangar le plus proche. L’homme approcha sa bouche de l’oreille de Maline :
— Le technicien du pont Flaubert va sortir de sa cabine, il va s’assurer qu’il n’y a personne sur le pont, la circulation est coupée déjà depuis trente minutes. Lorsqu’il aura terminé son inspection, il va retourner dans sa cabine et actionner le mécanisme de levage du tablier. Il s’écoulera un peu plus d’une minute entre le moment où le technicien tournera le dos au tablier et le moment où il commencera le levage. Au moment où je vous le dirai, vous avancerez avec moi ! Pas de faux mouvement !
Maline comprenait. La vue imprenable sur la parade, le vertige.
Ce fou allait l’emmener sur le pont Flaubert !
Tout en haut !
Pourquoi ?
Où voulait-il en venir ?
Quelques minutes plus tard, Maline vit un technicien avancer, contrôler que le pont était bien vide, puis retourner vers la cabine de commandement au bas de la pile.
— Maintenant, fit l’homme. Marchez vite !
Maline n’avait pas le choix. Au moins, la folle entreprise de ce criminel signifiait pour elle un sursis. Il aurait pu l’abattre depuis longtemps.
Maline jeta un regard autour d’elle, mais les alentours restaient désespérément vides. L’accès au pont Flaubert avait été coupé loin en aval. Ils franchirent la rambarde de béton de la route d’accès au pont et à pas rapides, légèrement accroupis, gagnèrent le tablier.
Ils marchaient à peine depuis quelques mètres au-dessus de la Seine lorsqu’elle sentit tout le poids de son agresseur sur elle. Il la plaqua au sol, la retenant à peine. Maline les mains attachées dans le dos, ne put protéger sa chute. Elle eut simplement le réflexe de pivoter et ce fut son épaule, et non son visage, qui heurta violemment le béton.
L’homme se coucha sur elle dans l’instant qui suivit, provoquant une douleur intense. Il chuchota :
— Pour être invisibles, on doit rester allongés au moins jusqu’à ce que le tablier se lève de vingt mètres. Ensuite, avec l’angle, si nous ne nous penchons pas trop près du bord, nous devenons invisible pour n’importe quel observateur sur la Seine ou sur les quais.
Il était fou !
Elle sentait son corps sur elle, le canon froid du revolver sur son cou.
Son épaule la faisait souffrir atrocement, mais elle était vivante.
Pour combien de temps encore ?
Le tablier décolla !
Les lourdes chaînes d’acier crissèrent.
Elle savait que le levage total du double tablier de 2 600 tonnes, pour atteindre sa hauteur maximale de cinquante-cinq mètres, prenait douze minutes.
Malgré la peur intense, Maline ne pouvait s’empêcher de se sentir troublée par les sensations qu’elle éprouvait. Cet immense socle de béton s’élevant horizontalement vers le ciel comme un gigantesque ascenseur, le vent qui progressivement gagnait en intensité et giflait son visage, ce ciel qui se rapprochait.
Elle tourna les yeux vers l’azur. Le câble d’acier de plus de six centimètres de diamètre s’enroulait autour du papillon de la pile, incroyablement proche maintenant, dégageant une force colossale.
Maline commençait à comprendre.
Il n’était pas si fou.
Si quelqu’un s’apercevait de sa disparition, qui pouvait avoir l’idée de venir la chercher, ici, sur le tablier levé du pont Flaubert ?
Le câble d’acier stoppa brusquement son lent effort, comme broyé dans une mâchoire gigantesque. Le tablier se stabilisa : il dominait donc la Seine de cinquante-cinq mètres.
L’homme se dégagea mais resta accroupi, pointant son arme sur elle :
— On va se lever, doucement. Si vous approchez trop près du bord en espérant que quelqu’un puisse vous apercevoir, je vous abats.
Pour se lever, les mains liées dans le dos, Maline dut s’appuyer sur ses coudes. Une douleur insupportable déchira à nouveau son épaule. L’homme n’esquissa pas un effort pour l’aider. Le vent fouettait le visage de Maline, comme sur une falaise en bord de mer.
Enfin, elle se tint debout.
L’espace de quelques secondes, elle oublia qu’un criminel la menaçait et que dans quelques minutes, il allait abandonner son cadavre sur cette stèle mortuaire céleste de 2 600 tonnes.
La vue de la Seine, du haut du tablier levé, juste au-dessus de la cime des mâts, était prodigieuse.
Elle offrait une parfaite symétrie entre les deux rives, les alignements de voiliers, l’agitation naissante sur les ponts des bateaux qui se préparaient au départ, les voiles que l’on commençait à hisser. Comme un extraordinaire film aux milliers de figurants. Le panorama embrassait, au-delà des quais, toute la ville de Rouen et son animation convergeant vers le fleuve.
Son agresseur afficha un sourire sadique :
— La plus belle vue de l’Armada, non ? Au plus beau moment ? Comme toujours, mademoiselle Abruzze, vous êtes là où il faut quand il le faut… Je vous envie mademoiselle Abruzze, peu de personnes au monde auront eu un aussi beau spectacle devant leurs yeux avant qu’ils ne se ferment à jamais.
Maline se retourna, agressive :
— Qu’allez-vous faire de moi ?
— Vous ne m’avez pas laissé le choix, depuis ce matin… J’ai longtemps hésité. Pas sur le fait de vous laisser la vie, je ne veux pas vous donner d’illusions, mais sur la manière de vous l’ôter. Au départ, j’avais l’idée de vous forcer à plonger… J’aimais beaucoup le symbole. Cinquante-cinq mètres, pas grand monde n’en réchapperait… Le record du monde de plongeon est de cinquante-quatre mètres ! Mais vous avez une étonnante faculté de survie, Maline. Et surtout, quelqu’un sur les quais ou sur un trois-mâts aurait pu remarquer votre chute. Je me serais retrouvé piégé en haut de ce tablier. Je vais donc être obligé d’utiliser une méthode plus banale, mais qui a fait ses preuves ces derniers temps, vous le reconnaîtrez. Il écarta un peu le pan de sa chemise : un poignard était accroché à sa ceinture.
Maline sentit son sang se glacer.
Elle n’imaginait pas perdre la vie, dans quelques secondes, sentir cette lame s’enfoncer dans son cœur. Pourtant, elle n’arrivait pas à détacher son regard de ce poignard.
Cet homme était fou, déterminé. Qui pourrait venir la secourir, ici ? Personne, personne ne pouvait être au courant ! Elle sentait à nouveau des larmes monter en elle, avec effort, elle se domina.
Tenir. Il fallait qu’elle tienne, encore, jusqu’au bout.
— Et… Et une fois que vous aurez abandonné mon corps ici, comment ferez-vous ?
L’ironie illumina une nouvelle fois le visage du tueur :
— Je pourrais vous répondre qu’à ce moment-là, cela ne vous regardera plus. Mais je pense tout simplement bénéficier toute la matinée de ce fabuleux spectacle du passage des voiliers sous le tablier, puis redescendre aussi discrètement que nous sommes montés. Vous vous êtes rendu compte que ce n’est pas bien difficile… J’avoue que je lirai les journaux de demain avec délectation : « L’incroyable mystère de la femme retrouvée poignardée au milieu du tablier levé, à cinquante-cinq mètres de haut ». Tuée par un ange ? Casse-tête encore plus intéressant pour la police que le double meurtre de la chapelle Bleue, non ?
Maline essayait de rassembler ses pensées. L’homme n’éprouverait aucune hésitation. Par contre, il n’était pas pressé, c’était son seul atout, il fallait donc qu’elle gagne du temps.